D’où vient ce solo, I need help immediately ? Quelle est cette urgence que l’on ressent dans la pièce ?
Cette pièce vient d’un moment très personnel dans ma vie. En 2024, j’ai ressenti une vraie urgence à créer un nouveau solo — que j’ai pu développer dans le cadre d’un programme d’accompagnement de l’ADC à Genève. J’ai commencé par dresser une sorte de carte de mes points d’intérêt mais, au moment d’arriver en studio, fin septembre début octobre 2024, j’étais perturbée car je venais de traverser une crise qui a affecté chaque seconde de ma vie. Ce n’était donc pas un choix, ça s’est imposé à moi. Ce n’est pas expressément une pièce sur cette crise mais c’est à partir de ça que j’ai créé, même si la pièce ne raconte pas ce que j’ai traversé. Je travaillais à partir de cet état quand j’ai trouvé ce morceau de musique du duo américain « 100 Gecs », avec cette boucle d’1 mn 20, une composition très complexe qui, dans l’état où j’étais, m’a rapidement obsédée. Le titre du morceau, I need help immediately, m’est apparu comme une blague : que la chose qui m’inspirait tellement et qui m’obsédait s’appelle I need help immediately, c’était une coïncidence incroyable, cela correspondait complètement à mon état du moment… Le studio était devenu comme un refuge pour moi, je devais absolument créer, c’était comme un processus de guérison… La pièce ne parle pas de ça, mais voilà le contexte.
Ça parle de solitude ? de crise d’identité ? que diriez-vous ?
Outre cette histoire personnelle, on ressent cet appel à l’aide qui revient en boucle. Avec ce corps féminin sur scène et dans la mesure où la musique tourne en boucle de manière intense, cela provoque une sorte d’anxiété et de stress. La femme est de plus assez bizarre, mais je dirai que le personnage/la performeuse, c’est-à-dire elle/moi, est dans une ambigüité constante : elle semble perdre le contrôle et faire des choses étranges mais l’instant d’après on voit qu’elle contrôle totalement la situation et qu’elle n’a en fait pas du tout besoin d’aide. C’est la ligne étroite sur laquelle avance la performance : la boucle musicale qui répète I need help immediately, associée à ses actions bizarres, provoque une sorte de stress mais, d’une boucle à l’autre, elle change très vite d’état. En fait, elle joue, elle n’a pas besoin d’aide et on ne ressent pas de compassion pour elle. Cette ambigüité-là, c’est l’essence de ce personnage et de ce solo.
Quel type de relation cherchez-vous à construire avec le public ?
Je veux créer une proximité, ce qui est toujours délicat, pour les deux côtés : il y a une sorte d’excitation pour le spectateur à être très proche du performeur et pareil pour le performeur, être si près que l’on peut voir les gens… je ne dirai pas que c’est dangereux, c’est provocateur dans un espace sécurisé. Personnellement, j’aime beaucoup ce rapport et cela me paraît la seule façon de montrer ce solo qui est très personnel, psychologique ; il s’agit en fait d’un espace psychologique. En tant qu’artiste, avec mes créations, je veux toucher le public profondément, je veux les amener à vivre une expérience. Pour moi, une bonne création c’est celle qui agit sur nous, qui fait que je ressors différente de celle que j’étais en entrant dans la salle. Et pour être changé, des deux côtés, il y a besoin de cette proximité pour obtenir les effets que je cherche. Nous avons besoin d’être proches pour entrer dans cet environnement psychologique ensemble. C’est un défi pour moi, et c’est excitant de réussir à créer ce « danger sécurisé », en particulier dans la partie du monologue. Une notion qui traverse tout le spectacle, de la danse jusqu’au monologue, c’est celle de la surprise. Le public passe de la post-moderne danse à un passage plus expressif, ensuite il y a un moment de panique auquel on ne s’attend pas, puis elle boit du sang et cela débouche sur quelque chose de plus théâtral… Cet effet constant de surprise se trouve renforcé par la proximité.
Vous êtes déjà là au moment où le public entre dans la salle : dans quel état d’esprit êtes-vous ? On dirait un peu une adolescente dans sa chambre…
Je comprends l’image de l’adolescente dans sa chambre, mais disons que je suis plutôt dans un état somatique, je me prépare, je change mon regard, mes sensations, j’essaye de me mettre dans un état de détresse (mais je suis aussi un peu nerveuse parce que le public entre et que je vais bientôt commencer). En fait, il s’agit d’un temps de préparation pour me conduire vers un état particulier. Mais dès que je quitte la chaise et que je commence à danser, je reprends le contrôle de la situation et, du début à la fin, je contrôle totalement ce qu’il se passe, même dans les passages où on pourrait croire le contraire.
En parlant de regard, vous êtes vraiment yeux dans les yeux avec le public et votre visage est très expressif, est-ce habituel chez vous, est-ce une caractéristique de votre travail ?
Pour ce qui est de l’expressivité, oui… mais dans une précédente pièce, où je partage la scène avec deux musiciens, et où je tourne sur moi-même constamment durant un long moment, mon regard est beaucoup plus abstrait… Une constante dans mon travail — même si je n’ai pas fait tant de pièces que ça — c’est vraiment la répétition, l’effet de boucle. Je suis une danseuse de la rotation, je peux tourner pendant très longtemps, cela fait des années que je pratique la rotation. Après cinq ans à créer des pièces selon ce principe je voulais en sortir, mais finalement ici j’ai recréé l’effet de boucle avec la musique. Si je mets cette musique en boucle dans le studio durant une demie heure, par exemple, cela me met dans un certain état. J’aime les états altérés, avec ou sans drogue…
Concernant les costumes, les perruques, est-ce que cela affecte votre corps d’une manière particulière ? Même question concernant la nudité
Je ne choisis pas forcément de manière consciente ce que je porte quand je vais en studio. Je creuse certains points d’intérêt : il y a cette musique, cet état dans lequel ça me met et ça me conduit à cette femme singulière. Qui est-elle ? ce n’est pas très clair et cela provient d’un choix artistique conscient de ma part. Ce personnage a commencé à émerger en même temps que la parole et les objets. Bien qu’il s’agisse d’un solo, et que le temps d’élaboration en solo est super important à mes yeux, il y a toute une équipe autour de moi, des partenaires de recherche qui sont avec moi depuis le début, la costumière, le regard extérieur… La plupart d’entre eux sont de très bons amis qui connaissent presque tout de ma vie, aussi nous parlons beaucoup et les choses viennent par couche. Pendant un moment l’identité du personnage était assez incertaine, et je préfère ne pas la révéler pour laisser les choses ouvertes mais nous voulions parsemer la scène d’éléments symboliques comme la perruque, la veste avec marqué Blade dans le dos (un film avec un vampire assassin), le T-shirt de Buffy (je suis une grande fan de Buffy contre les vampires), un peu comme une blague … Il y a aussi cette caisse dans laquelle elle dort qui rappelle un peu un cercueil. Le théâtre où elle joue est son domicile. Ce n’est pas important que le public comprenne tout cela, c’est juste le scénario que je me suis construit pour composer la pièce… Il y a aussi des détails tels que les ongles, les bijoux de dents, le tatouage de scorpion qui abondent dans ce sens, tout a été choisi minutieusement, mais si on ne les repère pas, cela n’a pas d’importance.
Et la nudité ?
La nudité est apparue dans mon travail il y a plusieurs années. Ce n’est pas vraiment un sujet pour moi mais je ne me mets pas nue si cela ne fait pas sens dans la pièce. Ici, c’est comme si cette personne en état de grande anxiété enlevait des couches pour atteindre à l’essentiel, c’est comme si elle se défaisait d’elle-même. Cela permet aussi de faire apparaître la matière du corps, la tension musculaire. Il y a aussi une forme de provocation, mais ce n’est pas juste de la provocation. Et quand elle revêt un pantalon et non un haut cela permet de faire apparaître un personnage plus androgyne, il ne s’agit plus d’un corps féminin sexualisé… Plus tard dans la partie monologuée, elle dit je m’ouvre à vous et enlève ses vêtements, elle est intimidée de nous montrer la robe, elle renvoie cette image de femme sexualisée : c’est une manière de jouer avec les images et les connotations et de nous questionner sur la manière dont on pense le corps des femmes. Nous ne surinvestissons pas cette question de la nudité, mais évidemment nous nous la sommes posée.
Votre pièce est-elle entièrement écrite ? ou, au contraire, improvisez-vous ?
Il n’y a pratiquement pas de mouvement qui soit écrit. Cependant, comme tous les danseurs le savent, dans l’improvisation, les règles/tâches peuvent être tellement précises, que, d’une certaine manière, il s’agit aussi d’une forme d’écriture. Le texte et la partie plus théâtrale sont écrits. La manière dont je performe chaque soir est différente parce que je suis très perméable aux éléments extérieurs tels que l’état dans lequel se trouve le public, cela change mon humeur. Mais, globalement, il s’agit de la même performance.
Qu’en est-il de votre rapport à l’espace ? du hors-scène ?
Je porte toute une mythologie invisible concernant cette pièce qui nourrit ma performance, même si le public n’y a pas accès. L’espace que nous voyons n’est pas simplement une scène, c’est là que vit le personnage, elle en connaît le moindre recoin. C’est pourquoi, à un moment, elle montre ce qu’il y a derrière (dans certaines salles c’est un rideau, dans d’autres une porte), la fumée vient appuyer le côté fantastique. Ce hors-scène fait également écho au passage de son journal où elle dit « j’ai laissé ma culpabilité et ma honte derrière moi. Derrière cette porte là-bas ».
Je voudrai ajouter quelque chose à propos du paysage sonore : au-delà de la boucle musicale, le son (Màrton Csernovszky), qui passe par des enceintes situées à différents endroits, apporte une présence très importante. C’est un peu comme l’espace psychologique du personnage. L’espace lui-même semble avoir une vie propre, une âme. Est-ce une extension de son esprit ? ou bien l’espace est-il connecté à son esprit ?
Propos recueillis par Maïa Bouteillet pour la Sélection Suisse en Avignon