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Le Grand Fleuve

  • Mathieu Kleyebe Abonnenc © DR

MATHIEU KLEYEBE ABONNENC

À la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, Mathieu Kleyebe Abonnenc présente Le Grand Fleuve, une exposition où le son devient matière vivante.

Dans la Bugade  (buanderie mais aussi lieu de soin et d'enfermement forcé) le regard est d’abord happé par l’espace lui-même. Les murs, les volumes, la porte de geôle brûlée, restée là, saisissante. L’architecture porte déjà des strates d’histoires, des traces physiques, visibles, cicatricielles.

C’est à partir de là que le travail d'Abonnenc s’ouvre. Depuis plus de vingt ans, l’artiste explore les héritages du colonialisme, les mémoires diasporiques et les formes de créolisation. Ici, il prolonge cette recherche à travers une immersion sonore inédite, nourrie de captations réalisées au cœur même du lieu : voix, résonances, souffles, traces acoustiques. Avec le chanteur Bruno Bonhoure, il enregistre des fragments dans la bugade et dans d’autres espaces de la Chartreuse comme la salle capitulaire, faisant du lieu une véritable caisse de résonance, un amplificateur.

La bugade, la salle d'exposition, devient un instrument. Un lithophone à l’échelle de l’architecture : les pierres, les surfaces, les creux et les aspérités composent une matière sonore. Comme ces instruments archaïques où la pierre frappée ou effleurée produit des sons porteurs de mémoire. Le lieu fait entendre et savoir ce qu’il a accumulé.

Le geste artistique semble minimal, mais il est là. Des nappes sonores, des installations discrètes, des vidéos, dont certaines retravaillées spécialement pour l’exposition. Les images ne viennent pas illustrer: elles déplacent, fragmentent, prolongent ce qui se joue dans le son. L’ensemble ne se donne pas immédiatement, il se découvre par touches, comme dans des soupirs sur une portée.

Le titre, Le Grand Fleuve, fait aussi écho au Rhône tout proche, ligne de séparation géographique toujours active. Mais ici, les frontières deviennent mouvantes, poreuses, traversées.

Entre archives, fragments et compositions sonores, l’œuvre fait émerger des mémoires enfouies, à la manière d’un puits : profondes, discontinues, mais persistantes. Dans cet ancien lieu de retrait devenu espace de partage et de rencontres, Le Grand Fleuve donne à entendre ce qui traverse les époques: une histoire en mouvement, faite de ruptures, de résistances et de voix qui continuent de circuler.
 

Mathieu Kleyebe Abonnenc est un artiste et vidéaste dont le travail interroge les récits historiques, les archives et les héritages coloniaux. Il développe depuis de nombreuses années une pratique à la croisée de l’image en mouvement, de l’installation et de la recherche.
Ses œuvres ont été présentées dans de nombreuses institutions en France et à l’international, notamment à la Biennale de Venise, au Centre Pompidou ou encore à Tate Modern. Il a également développé des collaborations marquantes avec des artistes comme Betty Tchomanga, ainsi qu’avec des chercheurs, musiciens et performeurs issus de différents champs artistiques.