Pedro Riofrío, Nicolás Aguirre, MC de Beyssac
Dix ans après s’être perdus de vue, Nicolás Aguirre et Pedro Riofrío se retrouvent comme on rouvre un livre dont l’histoire aurait continué à s’écrire en leur absence. Ils ne cherchent pourtant pas à reprendre le récit là où ils l’avaient laissé. Quelque chose s’est joué entre-temps. Quelque chose d’autre commence.
La materia cuentera naît de ces retrouvailles et d’une intuition commune : nous ne sommes peut-être pas faits d’atomes, mais d’histoires. Des mythes, des mauvais rêves, des illusions persistantes, des récits transmis et transformés jusqu’à ce que leur origine devienne incertaine. Mais les histoires ne sont pas seulement contenues dans les êtres humains. Elles habitent aussi les choses. Une pierre, un morceau de cire, un cactus desséché, un champignon ou un fragment de corail peuvent devenir les dépositaires de récits qui nous précèdent et nous survivront.
À la Chartreuse, Aguirre et Riofrío envisagent l’exposition comme un espace de transformation. Chaque salle devient une cellule narrative ; chaque œuvre, le fragment d’une histoire en train de changer de forme.
Géomètre de l'âme, Nicolas Aguire trace les plans de l'invisible. Les lignes ne se contentent pas de dessiner, elles agissent et tentent de façonner le vide, transformant le protocole de l'âme en une géométrie de l'immatériel. Un cactus perd son eau jusqu’à révéler une architecture intérieure auparavant invisible. Son corps effondré devient aluminium : non pas la reproduction du végétal, mais l’empreinte de sa transformation.
Architecte du vivant Pedro Riofrio nous révèle la forces mutantes qui l’anime. La cire conserve le vestige d’une colonie disparue. Le mycélium colonise la céramique. Le corail devient structure, le champignon relique, le portrait organisme instable. Une matière disparaît tandis qu’une autre reprend son récit.
Originaires d’Équateur, les deux artistes convoquent des cosmologies dans lesquelles les frontières entre humain, matière et spirituel demeurent poreuses. Traversés par des archétypes, espèces et des récits qui les dépassent, leurs propres figures apparaissent comme des corps provisoires.
Entre le miroir des autoportraits qui se jouent entre les deux, dans l’infime interstice de l’angle mort de leur narration, une invitée silencieuse pose plusieurs œuvres en écho sensible aux liens et récits qui se nouent et se dénouent dans l’alchimie des altérités ici présentes.
MC de Beyssac évoque la communauté des enfants pierre, leur exil hors de la matrice, leur oublie à naitre pour ne jamais mourir, leur prodigieuse capacité de transformation : les lithopédions, comme autant d’affinités avec les questions que posent les invisibles êtres que sont les artistes.
La materia cuentera se situe dans cet intervalle : entre visible et l’invisible, souvenir et invention, disparition et apparition. Une exposition où la matière se souvient, où les histoires mentent (ou ne mentent jamais), et où chaque forme contient la possibilité d’une autre forme.
en partenariat avec la Résidence artistique Échangeur22
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