(…) Que le théâtre, ou le roman ou le cinéma soient tentés de s’emparer de la vie et l’œuvre de Sophie Kovalevskaïa, rien d’étonnant. On dirait qu’elle épouse son époque. De son enfance d’aristocrate russe ébranlée par le nihilisme, de sa fascination pour les idées nouvelles, de son combat pour faire valoir ses droits au savoir à la victoire de son féminisme consacrée par sa chaire en Suède et la reconnaissance de son génie mathématique, en passant par la Commune de Paris, par les relations qu’elle entretint avec les plus grands esprits de son temps, elle n’a pas ménagé sa passion et on regrettera seulement qu’elle soit morte si jeune, et n’ait pas connu la suite de cette Histoire si pleine de bruits et de fureurs. Après tout, en 1917, elle n’aurait eu que soixante-sept ans. Ainsi ses talents mathématiques ne l’ont pas enfermée dans une tour d’ivoire ; elle était dans le siècle, et voulut s’y inscrire politiquement en luttant pour l’émancipation des femmes, mais littérairement aussi en se choisissant écrivain. Bref, le cerveau de Sophie Kovalevskaïa nous intéresse. Il nous intéresse par son caractère amphibie, le côté scientifique et le côté littéraire, et il nous intéresse d’autant plus que notre théâtre, littéraire par vocation, cherche, depuis quelques années et quelques spectacles à être en résonance avec la science et la technique dont il est le contemporain, à s’en faire l’écho poétique, si ce n’est pas prétentieux de le dire. (…) Cela signifie que notre intérêt n’est pas seulement historique mais qu’il nous importait aussi d’examiner l’héritage de Sophie et de savoir ce que les scientifiques d’aujourd’hui pouvaient en faire. (…)
Nous ne chercherons pas à construire une fable représentative où le personnage de Sophie K. s’incarnerait dans une comédienne bien choisie.
Le théâtre ici n’est pas au service de l’illusion biographique. (…) Ce travail théâtral est un travail d’approche par les moyens propres du théâtre (trois comédiennes et un comédien en quête de Sophie K.) prolongés par l’apport d’autres pratiques artistiques, comme la vidéo, la musique électro-acoustique et internet. Surtout ce spectacle sera l’occasion d’un commerce entre artistes et scientifiques dont le résultat ne sera pas une conversation académique ou mondaine mais quelque chose de fabriqué en commun : un spectacle.
Jean-François Peyret