Mon travail antérieur sur Sade et Novarina m’a conduit à expérimenter pour la scène projections d’écritures et actions des corps – ceux des lettres, comme ceux des acteurs. Le nom de la compagnie : Le Théâtrographe signale d’ailleurs l’importance dans mes spectacles de différentes formes de représentation (cinéma, vidéo) dont les nouvelles technologies rendent aujourd’hui la convocation plus aisée sur un plateau de théâtre. L’œuvre de Federman s’inscrit donc dans ce parcours. (…) Federman dynamite littéralement l’espace du livre, les mots n’obéissant plus à l’immémoriale linéaire inscription mais plutôt à une sorte de déflagration qui les envoie aux quatre coins de la page. Il appelle cela paginal syntax. Son œuvre a un phrasé qui appelle l’oralité et est néanmoins très travaillée, très écrite. On peut dire qu’elle doit être vue en même temps qu’entendue : sur la scène donc, l’écriture projetée et des voix qui profèrent simultanément ou en contrepoint voire en opposition ; se taisent pour laisser place à l’écrit dans le silence.
Le texte provient d’Amer Eldorado mais aussi de Quitte ou double et de The Voice in the Closet traduit en français par La Voix dans le cabinet de débarras. Pourquoi, parce que Federman dans ces livres ne cesse de revenir, de tourner autour de quelques événements fondateurs réels ou fictifs, en variant les angles d’approche ou même en les répétant sans jamais entrer dans le développement de la fiction. (…) Beaucoup de voix se bousculent dans la psyché de Raymond Federman et il leur donne la parole. (…) Le dispositif du spectacle devra donc distribuer dans l’espace ces instances de parole. Dans la mesure où ces dernières sont très souvent des clones de Raymond Federman il est probable que des écrans (vidéo) de différentes tailles soient nécessaires pour les évoquer. (…) Il suffit de feuilleter les livres de Federman pour percevoir la richesse de l’invention typographique. La page y redevient espace à transformation et à évocation. La présence de l’écriture dans le spectacle doit répondre à ce déploiement : dispersion, éclatement, retour à la concentration, disparition, rémanence, clignotement des lettres, jeu sur la grosseur de leurs corps. (…)
Louis Castel,
extrait de notes de mise en scène du 21 mars 2005.