L 'I T I N É R A I R E   D' A U T E U R   N°9
 

 

« Il faut créer son monde à l'intérieur du monde. Quand j'entre dans cette pièce, ce n'est pas chez moi, il me faut créer d'autres murs. C'est comme écrire : il faut avoir des mots qui sont les siens. Il y a des mots qui ne sont pas les miens, je ne les emploie jamais. Il y en a que je sais que j'emploierai toujours parce qu'ils sont de ma famille. Il y en a d'autres qui vont venir, qui viennent, que je n'employais pas et que je commence à aimer.
Les écrivains ont tous le même tiroir et il faut faire avec, il faut trouver les mots justes. Les mots qu'on emploie nous définissent. »

Philippe Dorin

 

 

Le numéro 9 de l'Itinéraire d'auteur consacré à Philippe Dorin est sorti ce mois-ci (avril 2006). Il propose un long entretien de l'auteur mené par Claudine Galéa (auteur et journaliste).

(Le livre est disponible sur simple commande ou dans notre librairie et dans toutes les autres librairies théâtrales, 7 €)

La sortie de l'ouvrage accompagne une série de lectures dans les bibliothèques des régions Languedoc-Roussillon et PACA, « L'Itinéraire d'auteur Philippe Dorin, La Chartreuse hors les murs » qui ont eu lieu du 10 janvier au 8 avril 2006.

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LIRE UN EXTRAIT : pp 35-42

Les personnages nomment et dénomment. Et ils apparaissent et disparaissent.

C’est la magie des mots, dès que ce n’est plus dit, cela n’existe plus.

Tu n’as pas besoin de beaucoup de mots pour nommer. Un peu comme dans les contes ?

Oui, comme dans les contes, les mots déterminent. Les noms des personnages sont déterminés par leur fonction, les gens sont père, mère, ogre, princesse. Les mots ne sont pas là pour raconter des états d’âme, ils disent seulement les faits. C’est toujours le côté organique. Pour Ils se marièrent et eurent beaucoup – peut-être aussi à cause du titre –, les spectateurs trouvent souvent que les personnages semblent sortis d’un conte. Pour Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu, on nous dit qu’ils sont comme sortis d’un songe. Cela me plaît, parce que mon désir, c’est d’écrire des histoires comme Le Petit Poucet ou Le Petit Chaperon rouge. Ce sont des histoires universelles qui courent sur toute la terre et qui parlent aux enfants comme aux adultes. J’ai été dernièrement conforté dans cette idée avec Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, un spectacle vraiment fort.

Peu de mots. Des phrases courtes. Si on prend Bouge plus ! c’est exemplaire.

Tout est à zéro. Il n’y a pas un mot qui compte plus qu’un autre. Le mot enfant, le mot chaise, c’est pareil.

C’est une pièce terrible et la réduction du langage permet ça. Tu enlèves du lien. On ne peut se raccrocher à rien, on ne peut pas se rassurer.

Oui, c’est vrai, c’est terrible.

Plus tu avances dans l’écriture, plus tu réduis le lien. La cellule, c’est le mot. Ce n’est pas la phrase, parce que la phrase c’est l’endroit où le mot devient une histoire. Il semble qu’on est de moins en moins dans l’histoire et de moins en moins dans la phrase. Ça se catapulte, sans pour autant devenir du théâtre de l’absurde.

Ce sont les mots qui vont faire rebondir les choses, je prends souvent cet exemple extrait de Dans ma maison de papier :

- Comment tu t’appelles ?
- Aimée et toi ?
- Emma.
- Aimée, Emma, c’est presque le même nom ?
- Oui, c’est juste le temps qui change.
- Tiens, il neige.

Dire les prénoms fait venir l’hiver.
Très vite je pose quelques mots sur la page puis je vais voir ce que ça donne. Il n’y a pas de pensée, il faut que ça se résolve avec ce que l’autre va répondre.

Chez toi, le mot contient un peu tout : l’image, le personnage, l’objet, la pensée. Tu donnes priorité au mot sur la phrase comme tu donnes priorité à la situation sur le récit. Tu isoles des éléments de l’écriture dramatique et tu donnes à l’événement dramatique priorité sur l’évolution dramatique.

Quand j’écris, je fais des opérations, et c’est plutôt des soustractions, j’écris un mot et ça en élimine des tas d’autres.
Je ne fais pas d’ateliers d’écriture, mais quand ça m’est arrivé de faire écrire, je dis toujours aux gens : « Vous avez trop d’idées, reprenez les deux premières répliques, creusez et réduisez au lieu d’étoffer ». L’idée tue. C’est en réduisant qu’on obtient l’essence de la pensée.

Cela ne t’inquiète pas qu’il y ait de moins en moins de mots ?

Si, cela m’inquiète beaucoup, mais peut-être, il va y avoir d’autres ressorts : maintenant je suis plus à l’aise pour écrire des monologues par exemple. Dans Christ sans hache, il y a le début d’un monologue : – Il y a trois sortes de catégories, les choses, les paysages, les gens… Michel Froehly m’a dit : « Tu peux en faire des pages et des pages, ça se supportera à l’infini ». Et moi j’ai trouvé ça très jubilatoire. Quand j’ai donné à lire, plusieurs personnes m’ont dit : « On dirait du Novarina mais en très pauvre ! »

On peut penser à Beckett aussi. D’autant que tu l’aimes, Beckett, tu vas jusqu’à donner son nom à un personnage, même si tu t’amuses avec l’orthographe, Juliette Béquette.

Beckett a tout réduit, mais ce n’est pas pour les enfants.
Moi, ce sont les enfants qui m’ont fait tout réduire.

Peu de mots, mais beaucoup de jeux en eux et entre eux. Autrement dit, c’est l’économie qui apporte la richesse de sens.

Si je prends En attendant le Petit Poucet, la scène où les deux personnages jouent, chacun à son tour, à être la mère : très peu de mots changent et en même temps ça dit plein de choses. Le fait de répéter la scène et de la faire jouer par l’autre bouleverse l’écoute de ce qui est dit. Ce très peu ouvre énormément. C’est en me concentrant sur l’économie de la scène que j’ai réussi à l’ouvrir au maximum.

Qu’est-ce qui a été premier, l’histoire du caillou ?

C’est une pièce très importante pour moi : la première fois où j’ai eu un déclic sur cette façon d’écrire par fragments. Il y avait ce chemin de cailloux, ces personnages et je n’arrivais pas à trouver de continuité. Alors j’ai écrit – Le Grand passe, suivi de La Petite, suivie du petit caillou et à partir de ce moment, c’était juste les comédiens qui entrent, jouent une scène, sortent puis reviennent et c’est beaucoup plus tard. C’est devenu le squelette de la pièce.
Alors ça s’est écrit très vite, parce que je n’avais plus besoin de me fier à une continuité narrative. Je pouvais tout mettre, un conte court, une conversation sur le temps, un poème, des blagues et même il pouvait ne rien y avoir du tout. L’histoire se perdait en route. Ce moment-là a été essentiel pour moi. Raconter des choses de peu d’importance. C’est pour ça que j’aime les jeux de mots. J’ai même tendance à en faire beaucoup. On a aussi besoin que ce soit bête quand on écrit. C’est parce que des personnages disent des bêtises qu’on entend encore mieux certaines pensées qui, elles, n’en sont pas, qui sont importantes. Catherine Anne me faisait cette remarque à la lecture de Christ sans hache.

Il y a deux niveaux dans ton écriture. Celui qui est ludique, que tu entends immédiatement et puis un autre qui va faire trace, qui va ouvrir d’autres pistes de réflexion. Comment travailles-tu ces deux niveaux, le rapport entre les deux ?

Il faut qu’il y ait un équilibre. Les choses philosophiques doivent rester très concrètes. Je n’explique pas, je ne théorise pas, je ne saute pas de marche, ça reste dans le ton de la conversation de comptoir et à la fin c’est une blague. Mais ça en dit long.
Il faut peu pour dire long. Il faut dire les choses comme un constat sans que ça soit grave. Il faut faire court pour pas faire lourd. Comme pour le passage d’un gué. Rapide ! Si on s’appesantit, ça coule, ça devient une vérité. Et je ne détiens pas la vérité, je n’ai pas de réponses à donner.

Tout à l’heure tu abordais l’idée de la répétition, qu’on peut aussi appeler variation. Ça apparaît très tôt dans ton travail, à Strasbourg déjà, dans Sacré Silence.

Ça fait toujours rire quand je dis que je n’ai pas beaucoup de mots, mais il suffit de faire répéter les mots d’un personnage par un autre personnage et ça fait une histoire. Sans beaucoup d’effort ! Avec moitié moins de mots qu’il n’en faut.

La répétition, c’est quelque chose qui plaît beaucoup aux enfants.

Les enfants, quand tu leur lis un livre le soir, ils veulent toujours le même livre et souvent ils demandent : « On peut reprendre cette page-là ? » Je trouve d’ailleurs qu’on devrait encourager le fait de revoir les spectacles. Je me souviens d’une représentation de Ils se marièrent et eurent beaucoup dans le Val d’Oise, il y avait des gamines installées au premier rang qui commentaient : « Tu vas voir maintenant il y a quelqu’un qui va venir et qui va dire – Si tu es un garçon pas de problème, si tu es une fille, c’est un peu plus difficile ». Elles disaient presque le texte exact, c’est devenu très problématique pour Carole Got, la comédienne qui jouait Juliette Béquette et je suis descendu pour dire aux fillettes d’arrêter, mais ce n’était pas méchant de leur part, c’était le besoin et le plaisir de revoir.
C’est très important de répéter plusieurs fois les choses. Les enfants vont au théâtre, ils lisent, ils ont besoin d’avoir des clefs de la vie, leur vie est encore toute petite, ils n’ont pas eu les expériences de mort, d’accident ou de chagrin des adultes, donc s’il n’y a pas les histoires, il n’y a rien, ils ne pourront jamais être consolés. C’est pour ça que ce qu’on raconte est vital et qu’ils ont besoin de le dire, de le redire, de le remâcher.

Peu de mots, des phrases courtes, des scènes qui tiennent dans une page. Du coup, ça commence et ça finit très vite ?

Je ne sais pas faire autrement. Dans Christ sans hache, quand j’écris – Sœur je ne sais pas quoi frère, je ne vois pas ce qu’on peut dire avant et après. Quand j’ai fait la lecture au Théâtre de l’Est parisien, des personnes sont venues me dire que cette phrase leur racontait beaucoup. Ce qu’il faut créer, ce sont les conditions de quand cela doit être dit, pour que cela vienne à un moment où c’est le plus inattendu possible, où le personnage est dans un très très grand désarroi. Cette phrase-là ne doit pas être anecdotique, mais puissante.

Tu as l’énonciation et après tu cherches la situation qui va avec ?

Pas la situation, la place. Il faut juste créer du silence autour et ça suffit. La parole est le dernier recours. L’essentiel est dans ce qui n’est pas dit ou alors ce n’est pas ce qui est dit. Comme quand tu danses avec une fille dont tu es amoureux, pour lui faire comprendre que tu l’aimes, tu dis : « Qu’est-ce qu’il fait chaud ici ! »

J’aimerais savoir comment tu travailles les fins de tes pièces.
Les scènes ont leurs chutes, mais ce sont des chutes provisoires. Ce n’est pas seulement pour laisser l’histoire ouverte. J’ai l’impression que tu ne veux pas finir. Et cependant tu ne cesses de parler de choses qui se terminent.

Il peut toujours y avoir un ailleurs, ça peut toujours rebondir quelque part, c’est difficile de conclure.
Pour Bouge plus !, ça devait finir sur la scène du décompte des mots, quand il n’y a plus de mots à dire, c’est terminé. Mais ça se finissait trop vite ! Comme j’avais d’autres idées de fin, une scène entre la table et les fleurs, une scène pour la petite voix…, je les ai mises à la suite. Et comme il restait encore l’enfant et tout un tas de petites scènes que je n’avais pas utilisées, je me suis dit, je vais faire des monologues pour l’enfant et c’est comme ça que la fin commence dès le milieu de la pièce et que ça n’arrête pas de finir. On se dit : « C’est pas bientôt fini ? ! » (Rires)
Il y a quelque chose en déclin dès le début. Il faudrait que je relise Beckett. Beckett a travaillé beaucoup sur la fin, sur ce qui n’arrête pas d’en finir.

Tu dis : « Les mots ne construisent pas les histoires mais les détruisent, c’est ce que m’apprennent les enfants ».

C’est mon côté pessimiste. Je suis un pessimiste de la vie. Et j’aime bien prendre les choses à contre-pied, par l’envers. S’il y a deux files, tu peux être sûre que je me mets dans la file où on attendra le plus ! (Rires)