MALEBOLGE
(inédit, 2004)
PERSONNAGES :
LE SOLDAT : un soldat, 22 ans
ULYSSE : un mercenaire à la retraite, environ 65 ans
LIBERTÉ : une femme, 25 ans
DONALD : un homme, 29 ans
MÉDÉE : une femme, environ 65 ans
TABLEAU 1
Une ligne tracée sur le sol à environ un mètre du bord de scène délimite l’extérieur d’une salle d’attente de gare de campagne. En retrait, un long banc. Au-dessus une horloge et un indicateur numérique en panne. Une cabine téléphonique.
ULYSSE. — Je suis là
Après tout ce temps
Je suis là
Encore un sac de vie
Bien plein
Avec de la tripe et du boyau
Du sang qui circule un visage
Des mains
Des pieds
Un torse
Plus rien
Tu appuies
Et puis rien
Suis-je vieux ?
Bruit d’un train qui approche.
ULYSSE. — Mes yeux sont clairs
J’ai vu la lumière
D’abord l’obscurité
Puis la lumière
Maintenant
Opaque
Plus rien
Têtes sans force
Tu parles
Oublier
Tu parles
J’ai rien oublié
Trop simple
Trop facile
Trop fragile
Je vis
Pourtant
Tu appuies
Et puis plus rien
Plus de carburant ?
Non
Je suis vieux.
Il rit
ULYSSE. — Seul le fou
Rit seul
Comme ça
Sans raison
Je ne sais pas
Je n’arrive pas à oublier ce qui se passe
Le soldat, en treillis militaire, entre. Il titube jusqu’à la salle d’attente.
LE SOLDAT. — Y’a un distributeur dans cette gare ?
ULYSSE. — Oui.
LE SOLDAT. — Où ?
ULYSSE. — Derrière.
LE SOLDAT. — Derrière ? Où derrière ?
ULYSSE. — Là.
LE SOLDAT — Merci. Tu veux quelque chose ?
ULYSSE. — Merci. Non.
LE SOLDAT. — Bon.
ULYSSE. — Il ne fonctionne pas.
LE SOLDAT. — Y reste des choses ?
ULYSSE. — Oui. Des chewing-gums.
LE SOLDAT. — Je vois.
ULYSSE. —Qu’est-ce que tu vois ?
LE SOLDAT. — Rien. Je me comprends.
Le soldat sort. On l’entend qui casse le distributeur. Il revient, en se bourrant les poches de paquets de chewing-gums.
LE SOLDAT. — Tu en veux ?
ULYSSE. — Non.
LE SOLDAT. — Bon.
Il sort de la salle d’attente, fait quelques pas et s’arrête face public. Il ouvre sa braguette et pisse. Puis il reste immobile.
ULYSSE. —Je ferme les yeux une seconde ou deux
J’écoute
Une petite musique
Un petit air de rien du tout
Une pointe chaude au milieu du corps
La balle est entrée et sortie
Je ne suis pas mort
C’était il y a longtemps
Au Congo-Brazzaville
Bruit du train qui part. Silence. Le soldat chantonne, s’arrête, se reboutonne, puis après un nouvel instant d’immobilité, il tombe et ne bouge plus.
Liberté entre. Elle tient un sac de voyage serré contre sa poitrine. Elle est agitée. Elle s’avance et trébuche sur le soldat. Elle s’arrête.
LIBERTÉ. — Pardon, je t’ai fait mal ?
LE SOLDAT. — Non.
LIBERTÉ. — Tu es sûr ?
LE SOLDAT. — Oui. Comment était-ce déjà ?
LIBERTÉ. — Quoi ?
LE SOLDAT. — La guerre.
LIBERTÉ. — Je comprends pas.
LE SOLDAT. — Laisse tomber.
LIBERTÉ. — Tout va bien ?
LE SOLDAT. — Fiche-moi la paix !
LIBERTÉ. — Ça va.
Liberté se relève. Elle entre dans la salle d’attente.
LIBERTÉ. —Je me débrouillerai.
Elle aperçoit Ulysse.
LIBERTÉ. — Hé ! Tu sais quand est le prochain train ?
ULYSSE. — Dans deux heures environ, ma petite.
LIBERTÉ. — Je suis pas ta petite.
ULYSSE. — Tu as raison.
LIBERTÉ. — Hein ?
ULYSSE. — Comment t’appelles-tu ?
LIBERTÉ. — Qu’est-ce que ça peut te faire ?
ULYSSE. — Moi, c’est Ulysse. Tu connais, l’homme aux…
LIBERTÉ. — Mais je m’en fous, moi, de comment tu t’appelles.
ULYSSE. — Tu avais une maison
Ses poutres étaient des cèdres
Son toit des cyprès
Tu étais tout.
LIBERTÉ. — Hein ! Qu’est-ce que tu racontes ?
ULYSSE. — Ecoute !
Ne laisse rien après toi
Ne sois rien
Pas de maison
Pas d’enfant
Pas de souvenir
Moi, je ne laisserai rien.
LIBERTÉ. — Le vieux, tu débloques.
Ulysse se lève et s’avance vers Liberté. Il a un geste pour la gifler.
LIBERTÉ. — Je vous connais les vieux !
Ulysse la gifle. De surprise, elle laisse tomber son sac.
LIBERTÉ. — J’ai travaillé dans un asile de vieux. Liberté, taré, c’est ça que tu veux savoir ?
ULYSSE. — Quoi ?
LIBERTÉ. — Mon nom.
ULYSSE. Ah !
LIBERTÉ. — J’ai pas choisi. Mes parents. Oui. Quand ils m’ont eue, ils m’ont appelée comme ça. Il trouvait ça marrant. Liberté, les imbéciles. Content ? Je peux avoir la paix maintenant ? Je veux juste prendre le train. Pour le reste, je me débrouille.
C’est tout.
Elle va s’asseoir sur le banc.
ULYSSE. — C’est tout ?
LIBERTÉ. — Putain je veux pas parler. Tu comprends pas.
Je suis rien
Je suis la fille.
Rien qu’une fille.
Je suis la fille
Tu comprends
Je suis la fille
Je suis toujours la même
Celle qu’on laisse pas parler
Immuable
L’idiote
La ravissante
Tais-toi tais-toi tais-toi
J’ai rien à dire
Ravissante et idiote
Comme toujours
Je me débrouillerai. Tu es sûr qu’il y a pas de train avant deux heures ?
ULYSSE. — Tu es si pressée de partir ?
LIBERTÉ. — Je veux pas parler.
ULYSSE, considérant son sac. — Qu’est-ce qu’il y a dans ton sac ?
LIBERTÉ, se lève et récupère son sac. — Rien.
ULYSSE. — Ce rien a l’air lourd.
LIBERTÉ. — C’est pas tes affaires.
ULYSSE. — C’est une bombe ? Tu es une terroriste ?
LIBERTÉ. — Hein, quoi ?
ULYSSE. — Tu veux faire sauter le train ?
LIBERTÉ. — Je t’ai dit. Je veux pas parler. Est-ce que je te parle, moi ?
ULYSSE. — Non.
LIBERTÉ. — Alors fiche-moi la paix.
LE SOLDAT se relève.
LIBERTÉ. — Je réfléchis.
LE SOLDAT. — J’ai pas mal. J’ai pas peur.
LIBERTÉ. — Moi si. J’ai peur. J’ai mal.
LE SOLDAT. — Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?
LE SOLDAT sort un chewing-gum et se met à le mâcher.
LIBERTÉ. — Rien
J’avais du bonheur en réserve
Oh pas beaucoup
Un peu seulement
Du bonheur quand même
Une vie
La misère
Plus on en parle
Plus on s’en fout
Je suis bête
Une terroriste ?
Pauvre taré ! |