THIERRY PANCHAUD
en résidence du 20 sept. au 22 oct. et du 11 nov. à fin décembre 2004

 
 

 

parcours..........

 

 

 

Né en 1964 en Suisse, Thierry Panchaud est auteur et metteur en scène. Dans la première moitié des années 90, il met en scène Controverse, L’arrivant, Simagrées et Marin marin, quatre de ses propres textes puis il se consacre à des expérimentations d’écriture dont Flux, roman brutaliste, et Ariane et le moteur (pour une masse en morceaux), poèmes et textes. Durant cette période, il publie aussi dans un fanzine genevois Tyson et Benz, une série de micro-récits et termine un recueil de nouvelles, Petites apocalypses adaptées au cinéma en 2003 par le réalisateur Robert Nortik.

En 2000, il revient au théâtre en créant à Genève Mieux vaut que rien d’Alexandre Friederich. La même année il écrit In vino vitae, une pièce qui traite de l’immortalité suivie de quatre autres pièces : Quelqu’un, Cordélia, Amen (Divertissement N°1) et Mode d’emploi (Divertissement N° 2), créée par l’auteur en 2003 à Genève. Il travaille actuellement à deux recueils de poèmes et textes, Fragments 23/10 pour une plaine à cartographier et Ensemble pour toujours. En mai 2005, il mettra en scène 9mm de Lionel Spycher au théâtre du Grütli à Genève.

 

 

 

  pourquoi la résidence ? (le projet)..........
 

 

Il vient en résidence à la Chartreuse pour écrire Oxymonde(Divertissement N° 3), dernier volet d’une trilogie consacrée au divertissement, « activité » qui détourne l’homme de ce à quoi il devrait penser. Trois hommes et deux femmes se retrouvent dans une gare de campagne. Petit à petit leur parole se délite et forme un chœur éclaté où s’exprime leur désarroi face à un monde qui leur échappe. Pendant ce temps, la guerre contre la liberté se prépare.

 

 

 

  lecture
 

Extraits de Malebolge, enregistré à la Chartreuse, le 16 déc. 2004.

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extrait de texte..........

 

 

MALEBOLGE
(inédit, 2004)

PERSONNAGES :
LE SOLDAT : un soldat, 22 ans
ULYSSE : un mercenaire à la retraite, environ 65 ans
LIBERTÉ : une femme, 25 ans
DONALD : un homme, 29 ans
MÉDÉE : une femme, environ 65 ans


TABLEAU 1

Une ligne tracée sur le sol à environ un mètre du bord de scène délimite l’extérieur d’une salle d’attente de gare de campagne. En retrait, un long banc. Au-dessus une horloge et un indicateur numérique en panne. Une cabine téléphonique.

ULYSSE. — Je suis là
Après tout ce temps
Je suis là
Encore un sac de vie
Bien plein
Avec de la tripe et du boyau
Du sang qui circule un visage
Des mains
Des pieds
Un torse
Plus rien
Tu appuies
Et puis rien
Suis-je vieux ?
Bruit d’un train qui approche.

ULYSSE. — Mes yeux sont clairs
J’ai vu la lumière
D’abord l’obscurité
Puis la lumière
Maintenant
Opaque
Plus rien
Têtes sans force
Tu parles
Oublier
Tu parles
J’ai rien oublié
Trop simple
Trop facile
Trop fragile
Je vis
Pourtant
Tu appuies
Et puis plus rien
Plus de carburant ?
Non
Je suis vieux.

Il rit

ULYSSE. — Seul le fou
Rit seul
Comme ça
Sans raison
Je ne sais pas
Je n’arrive pas à oublier ce qui se passe

Le soldat, en treillis militaire, entre. Il titube jusqu’à la salle d’attente.

LE SOLDAT. — Y’a un distributeur dans cette gare ?

ULYSSE. — Oui.

LE SOLDAT. — Où ?

ULYSSE. — Derrière.

LE SOLDAT. — Derrière ? Où derrière ?

ULYSSE. — Là.

LE SOLDAT — Merci. Tu veux quelque chose ?

ULYSSE. — Merci. Non.

LE SOLDAT. — Bon.

ULYSSE. — Il ne fonctionne pas.

LE SOLDAT. — Y reste des choses ?

ULYSSE. — Oui. Des chewing-gums.

LE SOLDAT. — Je vois.

ULYSSE. —Qu’est-ce que tu vois ?

LE SOLDAT. — Rien. Je me comprends.

Le soldat sort. On l’entend qui casse le distributeur. Il revient, en se bourrant les poches de paquets de chewing-gums.

LE SOLDAT. — Tu en veux ?

ULYSSE. — Non.

LE SOLDAT. — Bon.

Il sort de la salle d’attente, fait quelques pas et s’arrête face public. Il ouvre sa braguette et pisse. Puis il reste immobile.

ULYSSE. —Je ferme les yeux une seconde ou deux
J’écoute
Une petite musique
Un petit air de rien du tout
Une pointe chaude au milieu du corps
La balle est entrée et sortie
Je ne suis pas mort
C’était il y a longtemps
Au Congo-Brazzaville

Bruit du train qui part. Silence. Le soldat chantonne, s’arrête, se reboutonne, puis après un nouvel instant d’immobilité, il tombe et ne bouge plus.

Liberté entre. Elle tient un sac de voyage serré contre sa poitrine. Elle est agitée. Elle s’avance et trébuche sur le soldat. Elle s’arrête.

LIBERTÉ. — Pardon, je t’ai fait mal ?

LE SOLDAT. — Non.

LIBERTÉ. — Tu es sûr ?

LE SOLDAT. — Oui. Comment était-ce déjà ?

LIBERTÉ. — Quoi ?

LE SOLDAT. — La guerre.

LIBERTÉ. — Je comprends pas.

LE SOLDAT. — Laisse tomber.

LIBERTÉ. — Tout va bien ?

LE SOLDAT. — Fiche-moi la paix !

LIBERTÉ. — Ça va.

Liberté se relève. Elle entre dans la salle d’attente.

LIBERTÉ. —Je me débrouillerai.

Elle aperçoit Ulysse.

LIBERTÉ. — Hé ! Tu sais quand est le prochain train ?

ULYSSE. — Dans deux heures environ, ma petite.

LIBERTÉ. — Je suis pas ta petite.

ULYSSE. — Tu as raison.

LIBERTÉ. — Hein ?

ULYSSE. — Comment t’appelles-tu ?

LIBERTÉ. — Qu’est-ce que ça peut te faire ?

ULYSSE. — Moi, c’est Ulysse. Tu connais, l’homme aux…

LIBERTÉ. — Mais je m’en fous, moi, de comment tu t’appelles.

ULYSSE. — Tu avais une maison
Ses poutres étaient des cèdres
Son toit des cyprès
Tu étais tout.

LIBERTÉ. — Hein ! Qu’est-ce que tu racontes ?

ULYSSE. — Ecoute !
Ne laisse rien après toi
Ne sois rien
Pas de maison
Pas d’enfant
Pas de souvenir
Moi, je ne laisserai rien.

LIBERTÉ. — Le vieux, tu débloques.

Ulysse se lève et s’avance vers Liberté. Il a un geste pour la gifler.

LIBERTÉ. — Je vous connais les vieux !

Ulysse la gifle. De surprise, elle laisse tomber son sac.

LIBERTÉ. — J’ai travaillé dans un asile de vieux. Liberté, taré, c’est ça que tu veux savoir ?

ULYSSE. — Quoi ?

LIBERTÉ. — Mon nom.

ULYSSE. Ah !

LIBERTÉ. — J’ai pas choisi. Mes parents. Oui. Quand ils m’ont eue, ils m’ont appelée comme ça. Il trouvait ça marrant. Liberté, les imbéciles. Content ? Je peux avoir la paix maintenant ? Je veux juste prendre le train. Pour le reste, je me débrouille.
C’est tout.

Elle va s’asseoir sur le banc.

ULYSSE. — C’est tout ?

LIBERTÉ. — Putain je veux pas parler. Tu comprends pas.
Je suis rien
Je suis la fille.
Rien qu’une fille.
Je suis la fille
Tu comprends
Je suis la fille
Je suis toujours la même
Celle qu’on laisse pas parler
Immuable
L’idiote
La ravissante
Tais-toi tais-toi tais-toi
J’ai rien à dire
Ravissante et idiote
Comme toujours
Je me débrouillerai. Tu es sûr qu’il y a pas de train avant deux heures ?

ULYSSE. — Tu es si pressée de partir ?

LIBERTÉ. — Je veux pas parler.

ULYSSE, considérant son sac. — Qu’est-ce qu’il y a dans ton sac ?

LIBERTÉ, se lève et récupère son sac. — Rien.

ULYSSE. — Ce rien a l’air lourd.

LIBERTÉ. — C’est pas tes affaires.

ULYSSE. — C’est une bombe ? Tu es une terroriste ?

LIBERTÉ. — Hein, quoi ?

ULYSSE. — Tu veux faire sauter le train ?

LIBERTÉ. — Je t’ai dit. Je veux pas parler. Est-ce que je te parle, moi ?

ULYSSE. — Non.

LIBERTÉ. — Alors fiche-moi la paix.

LE SOLDAT se relève.

LIBERTÉ. — Je réfléchis.

LE SOLDAT. — J’ai pas mal. J’ai pas peur.

LIBERTÉ. — Moi si. J’ai peur. J’ai mal.

LE SOLDAT. — Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

LE SOLDAT sort un chewing-gum et se met à le mâcher.

LIBERTÉ. — Rien
J’avais du bonheur en réserve
Oh pas beaucoup
Un peu seulement
Du bonheur quand même
Une vie
La misère
Plus on en parle
Plus on s’en fout
Je suis bête
Une terroriste ?
Pauvre taré !