Extrait 1
DANS MA CUISINE JE T'ATTENDS
SCENE 1
Soir.
Table dressée pour le dîner.
Une jeune femme, dans un coin.
Un jeune homme, en sueur, qui prend le frais.
Temps.
La chemise de l’homme est ouverte, il réajuste la ceinture de son pantalon et va se rafraîchir le visage. Puis il se sert une bière.
Le père : Ute Schwab, elle me reproche jamais de pas tout bien faire comme il faut.
Elle dit rien quand je mange la viande crue, parce que c’est mon goût, et que je laisse le chou sur le bord de l’assiette.
Elle fait pas « non mais alors »…quand je rentre le soir, et que je quitte mon tablier de sang sur le carrelage de la cuisine.
Elle dit pas, quand je me mets tout nu, la bière dans mon verre, sans ouvrir la bouche, face au mur bien blanc…
Pour chasser le rouge de toute ma journée.
Me laver des couteaux qui courent sur le billot…
Ute Schwab, elle dit pas non plus, quand j’oublie notre anniversaire de mariage, et que j’égrène la cendre sur la mousseline de sa mère, parce que je suis dans les nuages.
Pas besoin de fenêtre pour m’échapper d’ici : je suis un petit homme ignorant les frontières.
Elle me laisse faire à ma façon, sans me regarder de travers, ou se fâcher ou s’énerver.
Elle est pas cassante ma femme.
Elle dit pas non, jamais. Ute Schwab. Elle aime ça toujours.
La jeune femme se lève. Elle est pieds nus, vêtue d’une chemise légère.
Le père : Elle aime ça toujours.
La jeune femme rit, et vient vers lui. Elle l’embrasse, mordille un bout de pain.
La mère : Tu as faim ? Un reste de viande froide ?…
Donne moi un peu de ta bière.
Le père : Non, pas cette fois, c’est tout pour moi.
La mère : Mon sonne scheint, soleil qui brille…
Les vieilles femmes d’ici, elles racontent partout que ça fait venir le lait dans le sein des vierges.
Le père : Laisse les dire, c’est des buveuses, des sorcières assoiffées.
Et puis tu n’es pas vierge.
La mère : Embrasse, alors, là où tu es passé.
Et elle lui donne son ventre à embrasser à travers la chemise.
La mère : J’ai mal au ventre.
Le père : C’est l’espoir. C’est l’espoir je te dis.
Parce que ce soir, c’est un soir pas comme les autres.
La mère : Tu sens ça, toi aussi…
Elle aura mon teint pâle, tu veux ?, et ta façon d’être seul.
Tu m’aimes bien un peu blanche.
Le père : Ah ça non, pas question !
Ça sera un homme, un vrai. Il sera grand et fort, et reprendra l’affaire.
La mère : Hanz mon sonne scheint, je crois bien que ça sera une fille, ça sera une fille. Oui.
Le père : Non. Il aura de grands pieds, pour avancer à grands pas dans la vie, et faire de grandes choses sur la terre. Son nom inscrit en grosses lettres, sur la vitrine du magasin.
Notre nom. En grand. A nous, ses parents.
La mère : Hanz, mon Sonne scheint, elle arrive je l’entends.
Elle a mis sa petite robe pure, ses souliers à boucle, et elle tète son poing sucré. Cette fois ci c’est pour ce soir !
Elle a quitté les forêts autour de la ville, traversé la grand- place…
Elle court, maintenant, haletante aux cheveux mouillés, et elle s’arrête devant notre porte. Cette fois ci, ça y est !
Je vais sortir l’aider, elle ne peut pas atteindre la sonnette toute seule !
Le père la retient.
Le père : Écoute moi !. C’est un gars je te dis. Tu vas boire du bon sang de bœuf, et je pilerai menu des petits os exprès que tu avaleras. Des petits os bien blancs, et bien solides, pour qu’il soit comme un roi le garçon. Comme un roi qu’il sera.
La mère : Je ne veux pas écouter tes bêtises de boucher.
Le père : Ute Schwab, dis pas, tu veux !
Ça sera un garçon, parce que j’ai promis !
Je ne veux pas faire honte au grand père et au père. Ça sera un homme, parce que la boucherie, elle ne peut pas s’arrêter de vivre, et qu’après moi, ce sera lui. Et que lui, il en fera une boucherie-charcuterie.
Et ça me rendra fier. Et fiers aussi seront le grand père, et feu mon père.
La mère :Je ne veux pas écouter tes bêtises de boucher.
Et puis d’abord, ils sont sous terre les deux viandeux.
Le père : Ute Schwab, dis pas, tu veux ! (Le père se signe rapidement, et désigne la terre, comme si les morts écoutaient leur conversation.)
C’est une question de transmission, et on ne peut pas aller contre.
Même pas une femme, avec son monde étrange à l’intérieur, qui bouleverse tout.
La mère : Je ne veux pas écouter tes bêtises de boucher !
Le père : Ute !
Un garçon, je te dis, ça saura mieux y faire avec la viande qu’une fille, c’est sûr.
Une fille, ça ne sait pas retenir le sang.
Une fille, c’est une terre fertile pour les révolutions.
Je ne veux pas de révolutions dans ma boucherie. Juste des quartiers de viande bien fermes et bien brillants, avec l’étiquette plantée dedans, étalés proprement dans la vitrine, sous le verre impeccable.
Comme ça, c’est clair.
La mère : Je ne veux pas écouter tes bêtises de boucher.
Moi, je veux une fille. J’ai besoin d’une fille bien fille. Une petite femme à pomponner et à torcher. Une compagnie de fille pour embrasser et rassurer, et passer le temps quand tu seras à la viande.
Le père : Ute Schwab viens par là, et laisse faire la nature.
La mère : Non ! Je veux une fille bien fille, jolie à toutes les heures. Une demoiselle pas finie, qui pigne un peu quand même, et tendre comme un cœur de filet.
Avec ton air, ma bouche, et mes taches de rousseur.
Le père : Ute viens là, on va faire quelque chose de chouette tous les deux.
La mère : Non ! Je veux une fille bien fille, qui reste à la maison, et sente le lait tiède, et gonfle quand elle fait ses dents.
Des petits tracas pour occuper mon temps.
Le père : Ute Schwab, tu ne veux pas la fermer !
La mère : Je veux une poupée à moi, qui ne grandira pas, et me ressemblera, et ne me laissera pas.
Seule.
Ici j’ai peur.
La ville sue d’effroi.
Le père : Suffit !…
La mère – Une petite fille, tu vois…
Comme ça je la porterai fièrement au dessus de ma tête, et je pourrai prendre toute la place, dans le monde des femmes.
Elles me reconnaîtront.
Les vierges, les mères, les saintes, les délaissées, les maîtresses, les amantes, les possédées, les farouches, les vieilles,… celles qui quittent et qu’on quitte, les belles, les abîmées, les qui casseront jamais…Ma mère, mes sœurs…Et toutes les autres encore…
Toutes, elles suspendront leurs langues et leur travail, et me regarderont passer, appuyées à leur porte d’entrée.
Ma fille et moi, dans la rue allumée.
Alors elles crieront « c’est elle, c’est Ute Schwab, voyez comme elle élève sa fille au dessus de sa tête !
Alors je pourrai rentrer chez moi, parce que je saurai qui je suis.
extrait 2
VERTICALE DE FUREUR
Je m’appelle Dieter Lerhrbach. Je suis une homme normal, d’une laideur banale. Un monstre au quotidien qui s’est laissé grisé par le sentiment de son impuissance, celui de sa propre incapacité à vivre. Je me fonde sur les bases de cette inaptitude, et je la revendique ! oui, sinon c’est la fin, Juju, c’est la fin…
Dites à vos hommes de rester couchés, Mademoiselle. Commandez votre armée horizontale comme j’ai raison de la mienne, sinon on ne s’en sort pas !
Bien. Comme vous le savez, j’ai des domestiques, une petite cour de nostalgiques prêts à sauter pour moi. J’ignore pourquoi je les possède, puisque je suis parfaitement autonome, et m’arroge à moi seul le droit de m’occuper de moi.
Je couds, je cuisine, je lave et m’astique en solitaire. Je cultive aussi un certain goût de la dépendance. Ce doit être pour cette raison - du moins je me l’explique ainsi – que je maintiens ce groupe de gens bien entraînés à mon service. Et pour leur survie. Sans ma clémence, ils croupiraient encore en condition d’esclave. Je les élève, donc, de toute ma bonté.
Quand on viendra chez moi, on pourra vérifier mes dires.
Vous, vos ancêtres, et vos descendants peut-être, entreront un jour dans ma maison, et constateront que j’étais un homme ordinaire. Un petit fonctionnaire allemand aimant l’ordre, la comptabilité, le Schnaps, et le rangement, le poisson une fois la semaine.
Vous verrez ma table de cuisine sans miette, et la vaisselle faite, rincée, essuyée, rangée à sa place. Donc vous ne verrez pas de vaisselle, sauf si vous ouvrez les placards. Les waters seront propres, sans odeur, sans mouche. Aucun insecte indésirable non plus dans la buanderie et sur les pots de confiture. Je ne mange pas de confiture, mais je ne la donne pas non plus. Par principe. Je préfère la stocker. Au cas où. Je l’ai achetée, alors je ne vois pas pourquoi je la donnerai gracieusement ! Est-ce qu’on me fait des cadeaux à moi ?!…alors !…
Ffff !…raaaa…
Le linge sale n’attend jamais dans la panière prévue à son effet. Quoiqu’il arrive, je fais deux machines hebdomadaires. Une pour le blanc, une pour les couleurs. Évidemment. Je porte presque uniquement des chemises blanches en coton raide. Le col se salit vite. Forcément.
Je transpire abondamment de la nuque et des aisselles.
J’ai encore tous mes cheveux, entretenus par de fréquents shampooings secs. Je préfère.
Secs. Quand je les lave, l’eau est parfaitement propre, et ça c’est appréciable.
Je ne contrôle pas encore totalement les diverses sécrétions qui s’écoulent sans prévenir, ni la rétention de mes matières fécales, mais j’y travaille. Je ne produirai bientôt plus rien. Pas même un souffle, pour ventiler l’intérieur. Je veille à ce que j’ingurgite, pour que cela ne sorte pas, mais profite mesurément à mon organisme. Jusqu’à l’étouffement dernier, l’autodestruction, préparée dès ma venue au monde.
Voyez-vous Mademoiselle, je retiens ma vie pour l’empêcher de produire d’autres catastrophes, depuis celle de ma naissance. Et les autres qui suivirent.
Je me livre sans peur, demi nu devant vous, car je sais bien que vous ne viendrez jamais chez moi. Vous êtes sans famille.
La seule personne qui aurait osé pénétrer chez moi, je crois, c’est le petit garçon dont je vous ai parlé, auquel vous ressemblez. De loin.
C’est le seul être qui ait désiré quelques instants, étreindre le monstre que j’étais en train de devenir. Et le porc que je suis maintenant. Par sa faute, et par la mienne aussi sans doute.
Pour le bien de l’humanité. Et parce que je n’ai pu faire autrement.
On ne m’a pas dit, on ne m’a pas montré d’autres façons de vivre. Je ne mange pas de porc. Toi non plus Juju. Je copule avec les autres membres, mais ne pratique pas encore le cannibalisme. Je n’y viendrai jamais. Donc je ne mange pas de porc, et me baigne souvent dans la plainte.
Ça va, oh !!! ça va, !! Eh, j’ai le droit de me plaindre, non ?!…moi aussi j’ai le droit d’être une victime, merde à la fin, ça fait du bien des fois ! non mais des fois…une victime comme les autres, moi aussi je veux me faire écraser par le poids de mon destin ! moi aussi j’entends gémir avec les autres !!…Alors !…zut je bave…hop la c’est avalé…rentré. Effacé. Zou. Contrôle de ma propre salive…la quasi perfection.
extrait 3
LE GOÛTER
Une femme, bien mise, assise sur le bord d’un talus. Elle ôte ses gants, ouvre son manteau et en sort un cake de supermarché, du chocolat dans du papier alu, une boisson gazeuse et un rouleau de papier toilette. Elle a, bien sûr, de grandes poches intérieures. Et d’autres friandises, dans les profondeurs.
Bruit de tondeuse au loin.
La femme souffle et se pose. Un homme sans hâte marche vers elle. Il est très lent, très pâle et très soigné.
Visages et vêtements clairs, de l’un et de l’autre. Déambulation très ralentie de l’homme.
L’homme : tu m’attendais ?
La femme : oui je vous attendais.
L’homme : je suis parti en avance, tu vois, pour arriver juste, être avec toi à l’heure.
La femme : c’est bien, vous devenez ponctuel. Nous sommes sur la bonne voie.
L’homme : en fait, je suis venu au pif, en calculant sur le soleil…plus la notion du temps, depuis que.
La femme : …depuis que tu es parti. Vous arrivez d’où ?
L’homme : je ne sais pas dire.
Pourquoi tu me dis vous Suzie ? c’est pas normal.
La femme : pour la distance, vous comprenez, j’ai besoin de distance, depuis que vous m’avez quittée.
L’homme : mais j’ai pas fait exprès !
La femme : oui mais quand même, c’est fait ! Et plus rien n’est normal.
Tu t’es lavé les mains pour le goûter ?
L’homme : pourquoi, quelle heure il est ?
La femme : il est l’heure de manger.
L’homme : …ger…ça y est je suis en place.
La femme : fais voir ?…oui tu es en bonne position. Retrousse tes manches, rapproche tes deux genoux, pour recueillir les miettes. Il faut que tu sois net.
J’ai pris un marbré, parce que tu aimes bien.
L’homme : …bien…
La femme : hein, tu aimes bien ?
L’homme : …bien…oh c’est pas pour le parfum, tu sais, qui n’est pas très spécial, les deux couleurs sont fades. Mais quand tu tranches le cake, c’est comme des morceaux du monde, tu vois, qui flanchent à plat sur l’emballage…hop hop hop ! cette part là que je veux…merci… Tu n’as jamais remarqué, Suzie, comme chaque tranche de quatre-quart a sa géographie ?
La femme : je n’y vois plus très bien.
L’homme : tu n’y vois plus très bien…
La femme(mangeant le gâteau) : quand même, je trouve que c’est le chocolat qui l’emporte.
L’homme : je pense aussi. Tu as toujours eu du nez.
La femme : et de l’appétit !
L’homme : …tit…
La femme : c’est du cake à 25%, tu te rends compte, ils font du cake à 25% !…c’est marqué en gros noir sur le côté…m’a dit la caissière…avant c’était à 40%…
L’homme : au moins !
La femme : ah oui comme tu dis, au moins ! je me demande où est passé le reste de la matière grasse…ça fait une différence quand même !
L’homme : …même…de 16%. Un manque précis de 16%.
La femme : 16% ! c’est dangereux de supprimer autant !
L’homme : n’aies pas peur je suis là.
La femme : plus pour longtemps, le soleil baisse. Sans vous Homère – je prends de la distance et vous vouvoie – je suis une femme lâchée dans la nature. Sans plus de fondations.
L’homme : et alors ?
La femme : alors ne pensez plus à moi, je ne veux pas que vous ratiez votre sortie.
L’homme : mais je ne veux pas partir !
La femme : il va bien le falloir ! Que tout rentre dans l’ordre. Avant le soleil couchant. Sinon on ne s’en sort pas.
L’homme : mais je ne veux pas sortir, je te dis, je ne veux pas !
La femme : ça va, Homère, ça va. On en reparlera.
tu as soif ?
L’homme : on voit ta culotte.
La femme : c’est pas possible qu’on la voie, j’ai mis des collants noirs.
L’homme : et bien moi je la vois.
La femme : ou tu l’imagines, comme tu rêvais avant, sur mes petits-bateaux, ou tu fais diversion, pour faire traîner le temps.
Bon tu as soif ?
L’homme : si c’est des bulles, je veux bien…eh dis donc c’est sucré !
La femme : bah oui c’est pas du light.
L’homme : et ton diabète alors ?
La femme : et bien c’est pas brillant.
L’homme : faut que tu fasses attention, ma Suze, tu n’es pas éternelle.
La femme : et toi non plus, la preuve !
L’homme : c’était un accident.
La femme : oui mais cardiaque, il faut que tu rajoutes, homère. Cardiaque et puis fatal.
L’homme : n’empêche que je suis là.
La femme : c’est bien ça qui m’inquiète !
L’homme : pourquoi ? je te protège…
La femme : arrête, Homère, arrête s’te plaît ! y’a plus personne pour moi, et surtout plus toi, pour prendre soin de moi. J’suis toute seule c’est fini.
L’homme : mais pourquoi tu dis ça ?
La femme : parce que tu es mort Homère, mets-toi ça dans ta tête, regarde les choses en face, sois lucide pour une fois.
L’homme : mais je le suis…
La femme : non ! t’as qu’un pied dans la tombe, il faut mettre les deux, sinon ça ne compte pas !…
L’homme : attention à ton verre…
La femme : …pas grave, c’est du plastique…et en plus, il aurait fallu que tu sois inhumé dès le lendemain de ton décès, tu te souviens de ça, avant le coucher du soleil, comme l’exige la tradition, comme ça se passe chez nous, sinon ce n’est pas bien !
L’homme : …bien….
La femme : non ce n’est pas bien !
L’homme : c’était pas pour le verre, que je disais tout à l’heure, mais pour ta robe. Elle est trempée de limonade.
La femme :tu ne m’écoutes pas.
L’homme : si si, la coutume, si si je suis d ‘accord…tu peux me donner le rouleau, ma petite Suze, pour que j’essuie ta robe ?…voilà c’est mieux comme ça.
La femme : merci.
L’homme : chérie.
J’ai rattrapé le tissu. Pourquoi tu n’as pas pris du Sopalin ?…c’est plus pratique que le papier toilette.
La femme : je n’ai pas trouvé.
L’homme : pas grave.
La femme : si c’est grave Homère, je suis toute chamboulée ! j’ai besoin que tu partes pour voir clair dans ma tête, et faire enfin mon deuil, mais t’es là, t ‘es pas là…tu viens me visiter, au moment du goûter…je ne sais plus où j’en suis ! faut te faire enterrer, vraiment. Faut y arriver.
L’homme : je te promets que je vais y penser.
La femme : et que tu vas y arriver !
L’homme : et que je vais y arriver…mais Suzie, comment puis-je décéder complètement quand je vois que tu perds la vue…
La femme : aveugle, même. Ça tu peux bien le dire, je m’en suis aperçue, enfin je l’ai senti : je ne consomme plus comme avant. A l’hyper U, je tâte au hasard, maintenant, je mets dans le chariot des produits inconnus, parce que je ne vois plus. J’ai le toucher approximatif et ça me dérange. Oui ça me dérange ! Je déambule dans les rayons sans retrouver ma route, agrippée au caddie, perdue dans les promos…Homère, mon petit mari, je ne suis plus la femme attentive que tu as épousée. Celle qui privilégiait la qualité….Tu te rends compte, je ne surveille même plus la composition des choses !…
L’homme : comment veux-tu que je m’en aille, je n’en ai pas du tout envie, quand tu m’avoues des trucs pareils…
La femme : je suis désolée. Tu veux du café ?
L’homme : Si ça peut me finir…
La femme : je te mets des sucrettes ?
L’homme : donne plutôt du vrai sucre.
La femme : c’est vrai que de temps en temps, on a droit aux excès.
L’homme : …aux excès…
Bruit de tondeuse.
L’homme : tu veux quoi en dessert ?
La femme : mais il n’y a que des desserts !
L’homme : réponds Suze, tu veux quoi ?
La femme : je n’ai plus faim du tout.
L’homme : fais un petit effort, juste pour mon plaisir. Avale une de mes dernières volontés, avant de m’en aller.
La femme : alors quelque chose de moelleux, de bien doux à la langue, pour me consoler, de ton vrai grand départ.
L’homme : qui va te casser le chocolat, pour ton psycho-affectif, le chocolat en tout petits carrés, comme je fais devant toi, si je ne suis plus là ?
La femme : je ne tarderai pas à te suivre, je crois…
L’homme : dis pas ça !
La femme : mais ce n’est pas dommage, Homère, je suis prête, j’ai fait mon temps ici, je marche sur tes pas. Bientôt tout sera noir, je ne verrai plus rien, ce sera bon de mourir. Je n’ai plus trop de goût, à vivre encore longtemps. Si toi tu n’es plus là.
L’homme : remets bien ta capuche, et boutonne ton manteau, sinon c’est sûr que tu seras rendue avant moi.
La femme : où ça ?
L’homme : mais là bas…tu sais bien, là bas…
La femme : ah oui là bas…non je préfère comme ça, ouverte de partout, le chignon aéré, oxygéné de vent, c’est mieux pour mes racines…
Tu as repéré ta tombe ?
L’homme : je ne peux pas la rater.
La femme : bon c’est très bien comme ça.
Le soleil baisse, je le sens, c’est bientôt le moment. |