En 1999, j’ai réécris Le désir de Gobi, sous le bienveillant regard de Pierre Bernard, alors directeur artistique du Théâtre de Quat’sous. Celui-ci me proposait de mettre en scène ma pièce. Les représentations ont eu lieu en janvier et février 2000. Bouleversée et dynamisée par cette mise au monde, j’ai alors commencé l’écriture de LukaLila, ma seconde pièce. LukaLila a été retenue pour faire l’objet d’une lecture publique dans le cadre de la Semaine de la dramaturgie 2000 du CEAD, en décembre 2000. En janvier 2001, je débutais l’écriture d’une nouvelle pièce, Le sens ! Le sens !, qui a été lue au Café-théâtre l’Aparté en octobre 2002, dans une mise en lecture de Wajdi Mouawad. Puis, en janvier 2002, j’imaginais une actrice qui voulait jouer Médée, parce que si proche d’elle. Cette nouvelle pièce, L’effet Médée, est à remanier quelque peu, mais sa structure dramatique est bien établie. J’ai donc plus ou moins écris une pièce de théâtre par année depuis 4 ans. J’aime beaucoup cette forme d’écriture, je m’y sens de plus en plus à l’aise. Le désir de Gobi est un presque monologue, LukaLila est un dialogue entre deux entités, même si elles sont siamoises. Avec Le sens ! Le sens !, je m’étais donné pour défi de donner vie à plusieurs personnages. L’effet Médée est un duo, où deux êtres dissemblables tentent de se rencontrer. Je maîtrise mieux le dialogue qu’auparavant. Je comprends mieux aussi ce qui me caractérise, en tant qu’auteure. Tout est en évolution, je n’écris plus comme avant, tant mieux. Parce que je n’arrête pas d’écrire. Pour l’année qui vient, je veux arriver surtout à terminer Ceux qui l’ont connu, à avancer une nouvelle pièce.
Le désir de Gobi (LUX éditeur) a été créée au Théâtre de quat'sous de Montréal en janvier 2000. LukaLila (éditions Comp'act 2002), a fait l'objet d'une lecture à la Semaine de la dramaturgie de Montréal ainsi qu'à l'événement Les journées de Lyon des auteurs de théâtre.
L'effet Médée, qui sera présentée à Québec en 2005.
pourquoi la résidence ? (le projet)
Pourquoi la Chartreuse?
On peut écrire n’importe où; dans les cafés comme dans les cuisines, dans les gares comme dans les usines. Suffit d’un crayon et de papier. Suffit de se désapprendre un temps, de perdre la notion des gens qui passent, d’absorber la sirène qui hurle à la mort au dehors, d’encaisser les visages décomposés, de rétablir l’amour abîmé. Je peux écrire partout, même ici, au centre des hivers rugueux de ma ville grise. Ma joie est intacte, intouchée. Elle s’inscrit. J’écrirai à la Chartreuse, il y aura d’autres vivants comme moi, emmêlés dans la joie comme dans la douleur, pris du même émoi pour l’alignement des mots. Ça me plait infiniment.
Je veux terminer l'écriture de ma nouvelle pièce Ceux qui l'ont connu et commencer un nouveau projet.
Ceux qui l’ont connu
Chacun de mes personnages a été abandonné. Par le père, la mère, l’enfant, l’ami, l’amoureux. C’est de cette peine, de cette déchirure dont je parle, toujours. Dans Ceux qui l’ont connu, les personnages tentent de nommer leur douleur. Avec quelle facilité cet homme qui est mort les avait abandonnés! Avec quelles difficultés se remémorent-ils cet abandon! Cette pièce que j’écris est complexe à terminer. J’ai envie de m’y consacrer entièrement durant quelques mois, sans contrainte de travail extérieur. Et puis, être ailleurs, hors de la vie normale, voilà qui me plairait! Juste cesser, durant quelques mois, de courir le cachet, d’aller à toutes sortes de rendez-vous, de répondre aux amis, d’accomplir les gestes quotidiens dans la ville qui m’a vue naître ! Être ailleurs, changer de paysage, bouleverser mes sens, apprivoiser un nouveau réel ! Je veux donc poursuivre l’écriture de Ceux qui l’ont connu, qui comporte, pour moi, plusieurs embûches; il me faut d’abord donner vie à six personnages (ce qui me semble énorme), n’abandonner personne en cours de travail. Il y a Élie, le personnage central, qui se suicide dès la première scène. Il y a ceux qui demeurent, ceux qui croient l’avoir connu, mieux que tous. J’ai écrit quelques scènes, mais il manque une fin plausible. Et puis, certaines décisions doivent être prises; Élie est-il présent, au cours de la pièce? Le passé est-il montré? J’ai déjà écrit des scènes pour chacun, en interaction avec Élie, des scènes qui dévoilent la relation réelle entre ce dernier et ceux-là qui restent. Mais je n’en suis pas satisfaite.
Nouvelle pièce
La nouvelle pièce que je veux écrire parlera probablement de ceux qui sont abandonnés de tous; d’une épidémie qui décime une terre devenue stérile, une épidémie qui fait que tout contact est interdit, que la peau ne rencontre plus la peau; d’une jeune fille qui possède la foi, malgré tout; d’un homme qui guérit les plaies des pestiférés, sans qu’il puisse expliquer de quelle façon il soulage les gens. Je n’en sais presque rien, j’ai seulement quelques images en tête. Quelques pages, sans plus.
lecture : extrait de L'Effet Médée, lu par Suzie Bastien
si rien n'apparaît ci-contre, installez le plug-in FlashPlayer 7.
Pour les modems 56 K, quelques secondes de patience...
extrait de texte
CEUX QUI L’ONT CONNU
ÉLIE Élie, au centre de la pièce. Murmure.
Chez-moi. Je suis ici chez moi. C’est donc tout ce qui restera?
Regarde le robinet qui fuit.
Fuit toujours. Beau le réparer. Fuit. Goutte à goutte.
Le fauteuil, la lampe, la grande bibliothèque, 572 livres. Le canapé, la couverture et les coussins sur le canapé, la petite table au bout, l’abat-jour et le cendrier sur la petite table. La photo, accrochée au mur. La grande table, le dictionnaire, l’ordinateur, le verre rempli de crayons, la pile de feuilles blanches. Les papiers jaunes collés au mur. Les cartes postales. La petite bibliothèque, 387 livres. La grande fenêtre, ouverte.
Le fauteuil en cuir. Le canapé râpé. La couverture à motifs. Les coussins désassortis. La petite table. Le tapis persan. La photo de l’enfant. Les petits papiers jaunes collés au mur, les mots. La fenêtre.
Goutte à goutte.
Le fauteuil bancal. La brûlure de cigarette sur le canapé. La couverture effilochée. Le téléphone qui égratigne la table. Le tapis neuf. Moi, enfant. Le mur de mots. La fenêtre.
Je reprends. Il faut. Personnaliser.
Joseph sur le fauteuil. Olive à gauche du canapé, et plus tard, Jeanne à droite. Maman, au téléphone. La semaine dernière, le jeune garçon sur le tapis. Moi, sur la photo.
Joseph, trop gros, renversé. Olive, les joues fraîches, cherchant sa cigarette. Jeanne, enveloppée dans la couverture, ses ongles accrochés. Maman, à l’autre bout du fil. Le cadeau : du garçon ardent ou de la fille en pleurs? Moi, devant la maison en bonbons. Les mots insensés. La fenêtre.
Joseph qui supplie. Olive, en dévotion. Jeanne, sanglotant. Maman, qui n’arrête pas d’appeler, la nuit, le jour. Les garçons trop jeunes, beaucoup trop jeunes. Les filles en larmes. Moi, honteux. Les mots qui ne viennent plus que seuls, les phrases refusées. La fenêtre.
Décrire, tenter la précision, échapper au flou, à la peur. Décrire ceux que je connais.
T’ARRÊTERAS-TU DE FUIR?
Joseph. Olive. Jeanne. Maman. Chez-moi. Je suis ici chez-moi.
Tout ce qui restera.
Moi, ce que je veux, ce que je voulais, ce que je voudrais, que j’ai toujours voulu, que je voudrai encore jusqu’à m’éteindre, moi ce que je souhaite, que je désire, ce dont je rêve, mon vœu le plus cher, déjà petit, puis adulte, maintenant et à jamais. Dans les journaux, à la radio, à la télé, en occident, en orient, sur la lune et au-delà. Ce qui est inconditionnel, infini, dit et redit et martelé et crié sur tous les toits. C’est ça que je veux-désire-souhaite-rêve. Qu’on ouvre le livre, qu’on regarde la première page du roman, qu’on lise la première phrase, qu’on s’embrase immédiatement, par cette phrase première. Qu’on se consume ensuite et tout du long de joie! De joie! D’admiration! D’envie! Page après page, les larmes sans même s’en rendre compte parce que je dis exactement les mots enfouis au ventre, que je dévoile l’indévoilé, que je touche l’intouché, que je regarde l’irregardé, que je console l’inconsolé, qu’on m’aime! Qu’on m’aime enfin comme il faut qu’on m’aime! Je veux-désire-souhaite-rêve. Que ça tout ça. Mes mots en premier, à corps et à cris. Mes mots : moi. Pas mon corps.
Il faut donc l’abattre, ce corps.
Parce que j’arrive pas à me donner entièrement;
Parce que les autres ont raison à propos de moi;
Parce que je parviens pas à aimer;
Parce que j’écris plus;
Parce que je vieillis;
Parce que je suis plus éperdu;
Parce que le jeune garçon se moquait de moi;
Parce que j’attends que ça cesse, et que ça cesse pas;
Parce que mon cœur est sec.
Six heures moins quatre.
J’aurais pas dû dire ça j’aurais pas dû être là j’aurais pas dû les regarder pas dû me laisser faire pas dû aimer ça j’aurais pas dû me donner comme ça.
Pas dû.
Rouge d’avoir vécu ainsi toujours si cor-rec-te-ment vêtu accoudé à des bars à siroter des martinis comme dans les publicités américaines les joues en feu d’avoir cru que c’est ça la vie la belle vie qu’on va tous un jour s’accouder à des bars et boire des martinis.
À dire les phrases espérées tout le temps sans même y penser les phrases des acteurs entendues mille fois les mots qui font de l’effet sans même y travailler des répliques d’acteurs c’est ça que je dois dire?
C’est ça que je dois écrire? Ne rien savoir mais faire semblant que je sais. Sans savoir et sans être ce qu’il faut savoir et être. Je suis pas ce que je vois dans leurs yeux. Je suis tellement pas tout ça. Tant et tellement pas tout ça. Confusion aussi parce que j’en suis pas si sûr.
Moins trois.
Tête fracassée. Nez éclaté. Yeux muets. Du sang, partout. Qu’est-ce que ça me fait? Jambes cassées, bras mêlées, torse éraflé. Crâne explosé. Cerveau étalé sur l’asphalte. Rien? Des morceaux de l’écrivain, éparpillés sur le torse. En mille morceaux. Ces mots-là. Ça me fait rien. Les membres. La tête. Le foie. La rate. Le sexe. Un pied.
Le cœur. Où est le cœur?
Le « O » et le « E », séparés définitivement. Pas de cœur sans « E ». En morceaux dans la cour. C’est comme ça que ça devrait se passer.
La terre et le sang. L’écrivain maculé de terre et de sang. La lettre sur le bureau, à côté des cahiers noirs. Rien d’autre à savoir. Je suis pas autre chose. C’est peu. Ils chercheront les manuscrits oubliés. Ils les trouveront pas. Rien au hasard. J’ai bien arrangé les choses. Tout est conforme à l’idée que je m’en faisais. Même le temps. Parfait. Un peu brumeux, un peu triste. Un temps d’automne. La cour est vide d’humanité. La ruelle, sans rien de vivant. Les arbres nus.
Moins deux.
Je sens rien de démesuré. Je devrais pourtant sentir un désarroi immense, une angoisse incommensurable. C’est trop normal, c’est trop banal. Toute cette lumière, et moi dedans.
Il manque quelqu’un. Tout seul, j’arrive à rien. Tout est prêt, pourtant. Mille fois en pensée, je saute. Mille fois j’enjambe la fenêtre, mille fois je me tiens debout contre le cadre de bois, mille fois j’ouvre les bras, mille fois je ferme les yeux, mille fois tête première, les bras écartés, le vent dans le visage, le corps soulevé, la tête fracassée. Cette tête-là. Mille fois.
La voisine pousse lentement la porte entrouverte, entre.
Moins une.
Il s’adresse à elle, très vite.
J’ai quelque chose à vous dire. Voici : j’en peux plus d’avoir honte tout le temps depuis toujours enfant porteur de honte à 12 ans d’avoir les mauvaises chaussures honte d’avoir envie de la plus belle fille à 13 ans honte de me laisser caresser par un homme à 15 ans honte de jamais les aimer assez quelque soit mon âge quelque soit leur sexe honte à toute heure avec tout le monde honte de ma mère folle honte de ma sœur muette honte de sentir leurs regards sur moi honte de leur désir à elles à eux du désir de tous ceux que je croise de leur désir de moi de leurs mains qui tremblent de leurs voix aiguës de leur exécrable faiblesse honte de leurs appels au cœur de la nuit de mes bras qui se referment sur eux honte de mon corps qui répond si mal à leur désir infini j’arrête.
Je décide d’arrêter parce que la honte m’envahit. La honte, et puis le dégoût, aussi.
Mon rêve d’amour est exorbitant, je peux pas le combler. J’y arrive pas.
Vous êtes arrivée plus tôt que d’habitude. Attendez.