L'ANTICHAMBRE
Acte 4
L’HIVER
Madame et Monsieur dans le bureau. Le vieux couple dans les sarcophages en verre.
La vieille Dame parlera fort comme devenue sourde. Le vieux Monsieur est manifestement devenu aveugle. Leurs voix sont amplifiées.
Monsieur : Ils sont vieux, sales et néanmoins vivants.
Madame : Leurs mots secs nous tombent sur la tête comme des coups de hache dans une viande qui se meurt. (Madame et Monsieur disparaissent.)
Le vieux Monsieur : (Il crie en se réveillant.) Tu as entendu ? (La Vieille Dame retire de l’aquarium ses fausses dents et se les remet.)
La vieille Dame : Sortis ?
Le vieux Monsieur : Ils reviendront, c’est obligatoire.
La vieille Dame : Tu fais semblant d’y croire encore. Tu veux boire ?
Le vieux Monsieur : Je n’en ai plus besoin.
La vieille Dame : Je ne te crois pas, tu bois toujours en cachette.
Le vieux Monsieur : C’est faux.
La vieille Dame : Ils nous mettent une bouteille pour deux, je la bois à peine et elle fond toute seule !
Le vieux Monsieur : J’ai rêvé qu’il n’y en avait plus pour très longtemps.
La vieille Dame : Tu rêves encore ?
Le vieux Monsieur : Je vais te tuer si tu parles encore.
La vieille Dame : Si tu me tues, tu restes tout seul.
Le vieux Monsieur : Mets-nous plutôt un disque.
La vieille Dame : Ils les ont pris pour notre musée.
Le vieux Monsieur : Ils ont bien fait ! Bach, sitôt sorti de sa chapelle se rassurait en copulant avec sa grosse femme pour faire des dizaines d’enfants; Mozart maîtrisait sa baguette mais pas sa queue; Wagner malade à crever se prenait encore pour un sur-Homme.Chopin, Schumann, Chostakovitch se charcutaient sur leurs notes romantiques, moi j’appelle cela masturbation; Malgré l’inquisition Boulez se prend pour un pape... Construire une oeuvre se paie au niveau organique. La tête et le corps d’un véritable artiste ne font bon ménage que s’il impose un point de vue totalitaire. Nous ne sommes pas particulièrement dans une époque décadente, nous sommes dans une époque où il y a trop d’artistes totalitaires.Qu’on nous abatte une bonne fois pour toute ! Comme de la vache contaminée !
La vieille Dame : Tu te prends pour un révolutionnaire, tu me fais rire !
Le vieux Monsieur : Et mon oeuvre ? Elle restera indestructible, là entre leurs pattes.
La vieille Dame : Parce que nous avons su faire régner notre terreur. A coup de mouvements bidons, d’attitudes à la mode, de relations sélectives, de camaraderies, de médiatisations, de coups de gueule, de sorties fracassantes, d’articles élogieux à celui-ci ou à celle-là. Depuis que tu es soi-disant mort, on t’a enterré avec tes livres comme un dictateur qu’on veut oublier.
Le vieux Monsieur : Tu n’en sais rien !
La vieille Dame : Même pas une horde de fonctionnaires de la Culture à notre enterrement. Ils me l’ont dit.
Le vieux Monsieur : Ils ne disent rien. Ils me rendent fou à nous maintenir en vie.
La vieille Dame : J’ai été lâche et faible de t’accompagner dans cette dérive que j’ai entretenue dans la facilité et le narcissisme.
Le vieux Monsieur : Pourquoi nous maintiennent-ils en vie comme des spermatozoïdes toujours prêts à féconder ? Parce qu’ils croient encore en moi, ils savent que je mérite ce prix et que je pourrai encore le chercher de mon vivant.
La vieille Dame : Simple tyrannie d’enfants qui veulent nous mettre face à notre cruauté et nous montrer que toute une vie à marcher sur les autres n’aura servi à rien.
Le vieux Monsieur : Tu inventes, tu inventes toujours !
La vieille Dame : Venez lui dire, venez lui cracher la vérité à la gueule, bande de bourreaux !
Le vieux Monsieur : Ne crie pas, ils feront exprès de ne pas venir.
La vieille Dame : S’ils ont écrit ta biographie, c’est pour l’argent.
Le vieux Monsieur : Très bien !
La vieille Dame : Nous n’avons plus besoin d’argent, crétin !
Le vieux Monsieur : J’aurais dû brûler tous mes brouillons dans le jardin avec les quelques meubles de style. Ne rien laisser, tu entends, même pas le bureau !
La vieille Dame : Surtout pas le bureau ! Que veux-tu qu’ils fassent de cette merde de Napoléon III ?
Le vieux Monsieur : Un bureau de ministre républicain ! (Rires fiers et bêtes.)
La vieille Dame : L’objet de tous nos fantasmes ! (Un temps.) Nous ne sortirons jamais plus de cette pièce lugubre et vide.
Le vieux Monsieur : Plus une seule sortie en ville, plus un spectacle, plus une galerie...
La vieille Dame : Plus une seule parole, ni même un seul regard qui nous disperse dans l’Inutile. Le Monsieur...
Le vieux Monsieur : Et La Dame...
La vieille Dame : Viennent pour nos extrêmes obligeances du manger, du boire et de l’hygiène. Se sentir un peu propre de temps en temps.
(Apparaît Monsieur en uniforme qui nettoie machinalement La vieille Dame, en lui changeant sa couche-culotte.)
Le vieux Monsieur : Tous les Français sont sales !
La vieille Dame : J’ai dit : “Se sentir un peu propre de temps en temps”.
Le vieux Monsieur : Tu veux encore me faire rire vieille carne. Je n’en ai plus la force ! Mes rêves m’épuisent.
La vieille Dame : Alors rendors-toi et ronfle donc, pourceau !
Le vieux Monsieur : Dormir, maintenant que j’en ai le temps, je ne le peux plus ! Mes cachets ! (Madame entre lui apporter un verre et des comprimés qu’il prend.)
La vieille Dame : Maman venait toujours nous chanter une berceuse avant de nous abandonner aux bras de Morphée.
(Madame et Monsieur lancent une berceuse à deux voix. Le vieux Monsieur et La vieille Dame se donnent la main de leur sarcophage et s’apaisent.)
La vieille Dame : Fait-il jour dehors ?
Le vieux Monsieur : Va savoir avec les volets fermés et ces médicaments. (La Vieille Dame retire ses fausses dents puis les plonge dans l’aquarium que lui tend Monsieur.)
Le vieux Monsieur : Bonne nuit “jeune poule !”
La vieille Dame : Bonne nuit “vieux crabe !”.
(La vieille Dame et Le vieux Monsieur s’endorment puis cauchemardent à nouveau.)
Comme si décembre repartait...
Toujours dans le chaos d’une tempête,la vieille Dame et Le vieux Monsieur cauchemardent à nouveau.
Madame et Monsieur miment dans un étrange ballet décadent et animal les deux vieux. Monsieur prend des photos. Madame retire les fausses dents de l’aquarium et la perruque de La vieille Dame et se les met pour danser.
Monsieur : Ici le silence n’est jamais silence
Madame : Ils se parlent encore et toujours.
Madame et Monsieur : Ils sont très vieux, propres et déjà morts.
(Madame et Monsieur sortent.)
La vieille Dame : Mais où es-tu ?
Le vieux Monsieur : Tu débloques ?
La vieille Dame : Mon dentier, rends-moi mon dentier, je ne veux pas qu’ils m’observent sans mon dentier.
Le vieux Monsieur : Cherche-le toi-même.
La vieille Dame : Mon dentier, je t’en supplie, rends-le-moi !
Le vieux Monsieur : Pourquoi te donnerais-je ton dentier ? M’as-tu seulement donné quelque chose un jour de ton ventre stérile ? Jamais ! Je n’ai jamais rien eu de toi exceptée ton abominable présence. Je t’ai donné ce que tu voulais : te mettre au centre. Tu as toujours voulu demeurer mon unique et dernière béquille. Il a fallu te frotter, t’habiller, t’admirer, te caresser, te respirer. Ah ! Cette odeur de savon médical dont on t’asperge après tes incontinences. Bien une maladie de femme. Toutes des pisseuses, immortellement des pisseuses depuis des siècles et des siècles.
La vieille Dame : Amen ! Toujours à répondre Amen ! Il est où le curé que je découvre dans sa sainte horreur ? Il a peur, le curé. Même pas peur des hommes, pire que ça, peur de la Mort. Appelle-le donc ton Dieu pourri, prends le téléphone, il doit bien y avoir un numéro d’urgence, je te conseille de faire vite, le flacon de Sérum sera bientôt vidé dans tes veines pourries, il va se répandre dans tes muscles flasques au beau milieu de tes viscères déjà faisandés.
Le vieux Monsieur : Tu as vu les tiens de viscères ?
La vieille Dame : Je n’ai plus que la peau desséchée et les os tremblotants.
Le vieux Monsieur : Plus un seul miroir ici. Nous n’avons même plus le courage de nous regarder. Tu n’as même plus à te coiffer, tu n’as plus de cheveux.
La vieille Dame : Rends-moi mes cheveux !
Le vieux Monsieur : Pour qui veux-tu encore te faire belle ? Il te surveille, il ne te regarde pas.
La vieille Dame : Tu lui demanderas de me mettre du vernis au pied. Si je dois partir, je veux qu’on me découvre les pieds avec un vernis.
Le vieux Monsieur : Tu ne crois tout de même pas que notre enterrement sera public. Les enfants oublient tous qu’ils ont eu un jour des parents. Dans leur besoin de survivre à la famille, ils nous ont massacré des dizaines et des dizaines de fois : à la tronçonneuse, au pic à glace, au sac à patate, à la corde, et le pire, à l’usure. Pour eux, nous sommes emmurés parmi les morts, depuis cette idiotie de contrat macabre. Depuis combien d’hivers ?
(Monsieur et Madame continuent leur ballet en se mettant à frapper sur les murs et les portes.)
La vieille Dame : On a frappé, on dirait. (Un temps.)
Monsieur : Les tenir dans l’enfer de la vie les rend plus terribles, plus nerveux, plus anguleux, comme ravivés du froid. Un fils et une fille aimables avec leurs parents sont toujours inquiétants, non ? (Il frappe sur les murs.)
Le vieux Monsieur : Qu’ils frappent, ils ne nous font pas peur... Pas vrai ?
La vieille Dame : Pourquoi frappent-ils ? D’habitude, ils frappent moins.
Le vieux Monsieur : Qu’en sais-tu, tu es à moitié sourde ?
La vieille Dame : Je vois qu’ils nous narguent l’aveugle !
Le vieux Monsieur : Qu’ils frappent, on s’en fiche. De toute façon, ils ont nos clés depuis longtemps.
La vieille Dame : Ils frappent et je sais qu’ils vont bientôt s’arrêter. J’ai peur. Je ne veux pas rester seule ici. Ils vont te prendre.
Le vieux Monsieur : Qu’ils me prennent, qu’ils prennent tout de moi. Des années que je leur demande.
La vieille Dame : Ils vont me le prendre.
Le vieux Monsieur : Pourquoi moi au juste ?
La vieille Dame : Parce que tu es l’homme. C’est écrit dans les statistiques, ils prennent d’abord l’homme.
Le vieux Monsieur : Folle. Folle du début jusqu’à la fin.
La vieille Dame : C’est obligatoire, ils prennent d’abord l’homme, je te dis.
Le vieux Monsieur : Tarée.
La vieille Dame : Parce que tu es le plus usé.
Le vieux Monsieur : Tu m’as le plus usé !
La vieille Dame : Je te demande pardon, je te demande vite pardon, comme on fait toujours dans ces cas là.
Le vieux Monsieur : Quel cas ?
La vieille Dame : Quand on frappe comme maintenant où le temps n’est plus le temps ! (Madame et
Monsieur remettent les dents dans l’aquarium et la perruque accrochée au lit.)
Le vieux Monsieur : Le temps n’est plus le temps ? (Madame et Monsieur sortent. Un temps. Le vieux Monsieur plonge sa main dans l’aquarium.) Ils ont remis tes dents dans l’aquarium n’est-ce pas ? Ils sont repartis ?
La vieille Dame : Oui ! (Elle sanglote.)
Le vieux Monsieur : Pleure, pleure donc comme un crocodile, tu le sais depuis le début que notre comédie se joue comme une tragédie !
La vieille Dame : Et notre tragédie comme une comédie qui les fait rire aux larmes.
Le vieux Monsieur : Nous n’en saurons rien. Enfin, je verrai bien puisque tu passeras la première.
La vieille Dame : Non, toi d’abord et rends-moi mon vernis.
(Monsieur et Madame amènent un cercueil avec des guirlandes sur roulettes.)
Le vieux Monsieur : Ah ! Quels sont ces crissements ?
La vieille Dame : Un cercueil, un cercueil à roulettes.
Le vieux Monsieur : En quel honneur ?
Madame : Noël !
Monsieur : Nous allons bientôt fêter Noël. Que désirez-vous comme cadeau ?
La vieille Dame : Pas de cadeau !
Madame : Chaque année, vous nous répondez la même chose.
Monsieur : Nous aimerions tellement vous gâter.
Le vieux Monsieur : Plus de viande, plus de gras, plus de sucre, plus de sel, plus de tabac, plus de sexe, si peu d’alcool. De toute façon, nous n’avons droit à rien !
La vieille Dame : Même plus une drogue expéditive. Vos gélules sont des glaces à l’eau.
Le vieux Monsieur : Vous nous faites souffrir à vouloir soigner nos cancers ! Freud, par exemple, avait un cancer de la mâchoire parce qu’il ne devait plus parler, basta !
Monsieur : Vous êtes en pleine santé. Quelques bobos de votre âge, rien de très grave, vous allez durer encore très longtemps.
La vieille Dame : Je ne veux pas ressembler à une vieille bagnole qui lâche de tous les côtés.
Le vieux Monsieur : Allez-vous nous repasser la vidéo de vous mimant notre rituel sur le bureau Napoléon III ?
Monsieur : Trop dangereux...
Le vieux Monsieur : Je veux faire ma crise cardiaque !
La vieille Dame : Pas question !
Monsieur : Calmez-vous ! Nous vous ferons des gros bisous à minuit.
La vieille Dame : Sur la bouche ?
Monsieur : Sur la bouche !
Le vieux Monsieur : Mais à minuit, ses dents flottent dans l’aquarium !
Monsieur : Nous lui remettrons.
Le vieux Monsieur : Elle avalera son râtelier et elle s’étouffera la guenon.
Madame : Soyez gentils tous les deux et réfléchissez pour demain.
La vieille Dame : Nous voulons la mort ! Rien de plus !
Le vieux Monsieur : Bande de pervers ! Nous faire devenir vieux et nous exposer à tout le monde.
Monsieur : Plus personne ne s’intéresse à vous.
Le vieux Monsieur : Vous croyez que je n’entends pas les flashs de l’appareil photo. Les journaux sont sûrement remplis de nos visages squelettiques, vendus à prix d’or...
La vieille Dame : Nos visages ne sont pas squelettiques ?
Le vieux Monsieur : Comment sont-ils alors ?
La vieille Dame : Cadavériques.
Le vieux Monsieur : J’entends les rires de nos pires ennemis ! Vous nous humiliez à nous torcher comme des sales mômes. Vous nous narguez.
La vieille Dame : Bande d’escrocs !
Madame : Calmez-vous, vous aurez une surprise si vous mangez.
Le vieux Monsieur : Bande d’escrocs !
Le vieux Monsieur etLa vieille Dame : Bande d’escrocs ! Bande d’escrocs !
La vieille Dame : Cent fois, mille fois, bande d’escrocs !
Monsieur : Tous les enfants spirituels sont des escrocs.
Madame : Nous vous pousserons, demain matin, au pied du sapin avec une grosse surprise.
Le vieux Monsieur : Encore un mauvais tour.
Madame : Ne me regarde donc pas avec ces yeux vides. Ne t’inquiète donc pas : je t’aime mon Amour. Pourquoi ces grimaces ? Viens blottir ta tête dans mes seins frais. Pour votre repas, nous vous avons préparé une bonne bouillie, jardinière de légumes, sans sel ajouté, entièrement biologique.
Monsieur : Vous devrez tout finir.
Madame : Ce sera bon, très-très bon pour vos petits cœurs. Gouttez un peu déjà !
Le vieux Monsieur etLa vieille Dame : Non ! Non !
Monsieur : (A la vieille Dame) Avale !
Madame : (Au vieux Monsieur) Avale !
Monsieur : Vous allez avaler. Je compte jusque trois !
Madame force à manger le vieux Monsieur et Monsieur force à manger la vieille Dame. Ils ont de la compote partout sur le visage. La vieille Dame et le Vieux Monsieur sont au bord du vomissement.
Comme si janvier repartait...
La vieille Dame et le vieux Monsieur sont endormis puis cauchemardent avec grand fracas malgré les soins attentionnés de Madame et Monsieur qui leur mettent de temps en temps des masques pour mieux respirer.
Madame : Les fenêtres et les portes claquent !
Monsieur : Oui ! Le vent s’engouffre de partout. Rien n’est isolé en ce bas monde.
Madame : Je suis vide.
Monsieur : Leur absence nous tuera peut-être.
Madame : Lequel préfères-tu ?
Monsieur prend peu à peu la voix du vieux Monsieur et Madame la voix de la vieille Dame.
Monsieur : L’un comme l’autre.
Madame : La chance d’avoir une fille et un garçon.
Monsieur : Le luxe suprême. Nous avons été gâtés par la nature.
Madame : Même plus besoin de travailler pour élever ses enfants.
Monsieur : Ils dorment de moins en moins bien.
Madame : Tu as pris leur température ?
Monsieur : Ils n’en ont pas. J’ai pourtant bien mis les doses dans la compote.
Madame : Leur toux ?
Monsieur : Très peu de crachats rouges. Quelques crachats bien jaunes, tirant sur le vert.
Madame : Comme d’habitude. Leur respiration ?
Monsieur : Difficile, certes ! Au bord de la crise, mais pas de quoi s’alarmer.
Madame : Remets-leur l’oxygène !
Monsieur : Maximum !
Madame : Et leur couche ?
Monsieur : Je les ai changés trois fois. Des cacas très liquides, trop tourmentés pour leur âge.
Madame : Diarrhées ! Et forcément, ce ne sont pas les dents.
Monsieur : J’ai pensé à changer l’eau de l’aquarium. J’ai aussi flanqué une paire de suppositoires dans leurs hémorroïdes, et j’ai badigeonné leurs os fessiers d’une crème anti-crevasse.
Madame : Laquelle ?
Monsieur : La même pour les escarres.
Madame : Tu as bien fait.
Monsieur : On ne se refait pas. “On ne naît pas père…
Madame : On le devient.” Ils peuvent vivre jusqu’à cent ans si nous le voulons.
Monsieur : Mais ont-ils vraiment encore le droit ?
Madame : Nous devrions reprendre la vraie vie, oui... A nos risques et périls.
Monsieur : Couper le cordon.
Madame : Nous partirons avec notre valise.
Monsieur : Chacun de son côté.
Madame : Mieux ainsi.
Monsieur : Nous n’en parlerons jamais plus.
Madame : A personne.
Monsieur : Notre secret nous liera au loin.
(Madame entraîne Monsieur dans l’antichambre. Ils se prêtent comme une dernière fois au jeu du rituel sur le bureau. Durant tout le rituel, Monsieur et Madame s’oublient.)
Comme si février repartait...
Monsieur : Plus de dix ans que nous sommes les ayants droits !
Madame : Quand ils partiront, au début, nous ne saurons pas quoi faire.
Monsieur : Vivre de nos rentes, faire écrire quelqu’un pour moi, pour nous si tu veux, se montrer au bon moment.
Madame : Tout comme eux en somme. Partager une vie ratée, une écriture ratée, un amour raté.
Monsieur : Tu parles comme lui quand il avait encore ses esprits.
Madame : Nous avons été sabotés par ce couple alors nous sabotons leur fin. Tu ne m’écraseras pas, je ne t’écraserai pas, nous nous séparerons, tout simplement, tout tristement.
Monsieur : Je crois que le moment approche. Ils ne veulent plus vivre, un simple geste d’euthanasie suffira. Nous leur rendrons service.
Madame : Tu es incapable de finir quelque chose. Reste encore un peu !
Monsieur : Seulement un dernier moment d’éternité ensemble et nous prendrons chacun notre chemin.
Madame : Oui ! Viens !
Monsieur : Tuons-les maintenant !
Madame : Demain ! (La vieille Dame se lève et guide le vieux Monsieur vers le jeune couple enlacé.)
Le vieux Monsieur : Demain ?
La vieille Dame : Oui, demain, le grand froid de l’hiver. Je me souviens, elle t’a aimé tout de suite cette petite. Son amour nous a sauté aux yeux. Il suffisait de voir la forme que tu retrouvais.
Le vieux Monsieur : Je suis un homme qui attend la mort. (La vieille Dame donne le revolver au vieux Monsieur.)
La vieille Dame : Elle n’aime pas cet homme servile. Elle préfère ta brutalité.
Le vieux Monsieur : Il m’imite très bien. Et puis, je ne t’ai jamais trompée avec elle. Seulement son cul me parlait rhétorique. Si j’avais la moindre espérance de pureté avec elle, tu l’aurais deviné au premier coup d’œil.
La vieille Dame : C’est admirable, tu as la candeur d’un chevalier. Nous n’avons pas pu leur faire confiance pour notre feu d’artifice !
Le vieux Monsieur : Personne ne peut former personne.
La vieille Dame : La formation : ne me parle pas de cette horreur !
Le vieux Monsieur : Dis-moi ! Que font-ils ?
La vieille Dame : Ils s’envolent puis se laissent retomber. Je crois que la fin de l’hiver ne sera plus bien long. Tire-donc !
(Le vieux Monsieur tire sur la vieille Dame, elle ne s’écroule pas, elle sort surprise d’être encore vivante. Le vieux Monsieur tire plusieurs balles sur le jeune couple enlacé, ils ne s’écroulent pas, ils partent avec leur valise, surpris d’être encore vivants.)
Le vieux Monsieur :(L’arme à la main comme s’il avait entendu un bruit vers le public, on le voit se diriger vers le public en posant la question de plus en plus fort.) Il y a quelqu’un ? Il y a quelqu’un ? Il y a quelqu’un ?
Le Printemps revient.
ANTICHAMBRE : tragi-comédie des Arts en 4 actes de Jean-Marc Bailleux, mars 2003.
Contact : Jean-Marc Bailleux
9, rue Louis Thévenet
69004 LYON
Tel / Fax. 04 78 28 35 27
ou 06 87 44 04 21
Mail : Theatredouble@mageos.com |