puce  LES NOUVELLES ORIENTATIONS DU CENTRE NATIONAL DES ÉCRITURES DU SPECTACLE

À La demande de François de Banes Gardonne, Franck Bauchard a proposé un nouveau projet artistique et culturel pour le CNES, qui a été accepté par le conseil d'administration du 20 décembre 2006.

 

« LEVONS L'ENCRE » James Joyce

Franck Bauchard
  © Ted Paczula
 
S’appuyant sur une action de longue haleine qui a fait de la Chartreuse un lieu emblématique de l’écriture théâtrale contemporaine, ouvert depuis deux ans à d’autres disciplines artistiques, ces orientations visent à renforcer la spécificité des missions du Centre national des écritures du spectacle et donc son identité dans un paysage artistique et culturel en plein bouleversement.

Élaboré à partir des réflexions croisées d’une expérience institutionnelle de conception et d’évaluation de la politique théâtrale à la DMDTS et d’une recherche poursuivie pendant dix ans sur les relations entre le théâtre et le numérique, le projet s’est concrétisé au fil de mes rencontres avec ce lieu extraordinaire qu’est la Chartreuse. Sa clé de voûte est de mettre en perspective l’évolution des écritures du spectacle avec les mutations plus générales de l’écriture.

Nous vivons en effet une véritable révolution de l’écriture provoquée par les multiples formes de dissociation de l’écrit et de l’imprimé. Notre rapport à l’écrit ne passe plus simplement par le livre ou le journal mais se développe désormais sur des supports et des dispositifs multiples, de l’ordinateur à la télévision, du téléphone portable aux enseignes lumineuses… L’écrit renouvelle sa présence dans l’espace privé, s’expose dans l’espace urbain sur toute sorte d’affiches, d’écrans, s’échange sur les réseaux de télécommunication.

Peu à peu se dessine ainsi une cartographie complexe de l’écrit où coexistent et parfois dialoguent différents types et régimes d’écriture, même si elle reste encore hiérarchisée autour de l’imprimé. Cette mutation favorise des processus de composition nouveaux et des formes de narration hypertextuelles, aléatoires et arborescentes.

L’ordinateur, en autorisant un nouveau dialogue entre l’auteur et le lecteur, a permis de créer et de présenter des structures hypertextuelles. Il a ainsi concrétisé les utopies d’écrivains comme James Joyce ou Jorge Luis Borges, Lawrence Sterne ou Julio Cortázar. Le projet d’un lecteur dégagé de ses habitudes de consommation pour devenir co-créateur de l’œuvre a été rendu - pour le meilleur et pour le pire - opérationnel : « mes consommateurs sont mes producteurs » revendique ainsi Joyce dans Finnegans Wake.

Première technologie à avoir été, avec l’imprimerie, mécanisée, on oublie peut-être que l’écriture a également été la première à être numérisée. Conformément à l’ambition de ses pionniers, l’ordinateur a transformé notre rapport au texte et plus largement au savoir et à la pensée bien avant de faire évoluer notre rapport à l’image et au son.

Avec le développement des capacités de l’ordinateur à traiter l’image et le son, l’écriture relève de plus en plus de l’agencement, de la constitution d’une trame qui peut intégrer des médias différents. L’écriture hypermédia constitue néanmoins une reconquête du texte sur l’image dans la mesure où celle-ci devient partie d’un réseau commun de sens.

Ces mutations de l’écrit constituent aujourd’hui le ressort, trop souvent négligé, des transformations des processus de composition dans tous les champs de la création et des évolutions des pratiques culturelles. Une transposition singulière de ce paysage complexe de l’écrit s’effectue dans les arts de la scène, y compris le théâtre, auquel on peut rattacher des phénomènes aussi différents que des dramaturgies complexes intégrant une multiplicité de supports, des formes de narration fragmentées ou aléatoires, des dramaturgies impliquant une participation active du spectateur dans la construction du sens, un retour à des formes d’oralisation avec des textes qui ne peuvent être compris qu’en étant écoutés, la projection de textes…

Le CNES se propose d’être une plate-forme d’exploration et d’explicitation des enjeux et des formes des écritures nouvelles qui remodèlent le théâtre et plus largement la scène en articulant ces nouvelles dynamiques de création avec les pratiques sociales et matérielles de l’écriture et de la lecture.

Il donnera ainsi toute sa place à l’écrit comme vecteur de transformation plus globale des pratiques culturelles et artistiques.

Dans cette perspective, il offrira un espace critique où peuvent se confronter regards artistiques de différentes disciplines, réflexions critiques et théoriques.

Centre culturel de rencontre dont la vocation est d’organiser un dialogue entre la création et la mémoire culturelle, la Chartreuse resituera naturellement ces mutations dans une perspective historique. Replacée dans le temps long de l’histoire, la révolution numérique de l’écriture a en effet pour caractéristique de récapituler tous les stades antérieurs de l’écrit (l’imprimé compris) et notamment les écritures médiévales. Les jeux d’articulation entre le texte et l’image à travers les procédés d’ornementation et d’illustration, les associations complexes du texte et des commentaires ou encore la place centrale du lecteur dans la fabrication et la lecture multisensorielle du texte… trouvent des correspondances inédites avec les pratiques les plus contemporaines de l’écrit.

En croisant l’évolution des arts de la scène avec l’histoire de l’écriture et de ses mutations actuelles, nous cherchons de nouveaux appuis dans la réflexion qui devrait nous permettre d’aller au-delà de certaines oppositions reçues, où subsiste la même distribution des rôles et des arguments :

à distance de l’opposition du texte et de l’image, mettre en relief des dramaturgies complexes intégrant différents médias dans un réseau commun de sens.

à distance du clivage de l’expérimentation et du public, valoriser les transformations réciproques des pratiques artistiques et culturelles.

à distance de l’opposition du nouveau et de l’ancien, faire du monument le traducteur du nouveau et montrer comment les nouveaux processus compositionnels réactivent - parfois inconsciemment - des traditions plus anciennes.

Nous souhaitons ainsi encourager une exploration curieuse et joyeuse des formes d’aujourd’hui en valorisant la place irréductible mais consciente des arts du spectacle dans un environnement de plus en plus technologique et médiatique. Le développement hypermédiatique des arts du spectacle est d’ailleurs peut-être le meilleur moyen de ne pas importer sur la scène - parfois à l’insu de son plein gré - les structures et les recettes des mass médias.

Si nous levons l’encre car telles sont les conditions contemporaines de l’écrit qui impriment une nouvelle dynamique d’écriture et de lecture, ne prenons pas pour autant un click pour un fiat car il n’y a pas d’écriture démiurgique ex-nihilo, mais des gestes artistiques et poétiques qui s’inscrivent dans une tradition, même s’ils peuvent la bousculer.

Franck Bauchard
directeur adjoint,
responsable du Centre national des écritures du spectacle