Ce texte a été rédigé pour l'Abbaye de Neumunster, Centre Culturel de Rencontre, Luxembourg.
LES CENTRES CULTURELS DE RENCONTRE
Création pragmatique, les centres culturels de rencontre sont, par leur genèse et par leur nature, fort éloignés de l’esprit de système, à la fois cartésien et jacobin, qui marque les institutions françaises. C’est peut-être ce qui fait leur originalité dans le paysage culturel.
Pour employer un langage philosophique, on peut dire que, s’agissant de ces centres, l’existence a précédé l’essence. L’idée de redonner vie à un monument historique en y situant une activité intellectuelle ou artistique de notre temps revient à des particuliers ou à des collectivités territoriales. Ainsi, dès avant la Seconde Guerre mondiale, la famille Gouïn avait décidé de créer un centre de colloques dans l’abbaye de Royaumont, dont elle était propriétaire ; et le département du Doubs, en Franche-Comté, avait dans les années 60 décidé de restaurer la Saline royale d’Arc-et-Senans, bâtie au XVIII° siècle par un architecte visionnaire, Claude-Nicolas Ledoux. Ce sont ces exemples qui ont inspirérent Jacques Duhamel, ministre des Affaires culturelles au début des années 70. Dans l’héritage d’André Malraux, il avait trouvé non pas une, mais deux politiques culturelles : une politique du patrimoine, ambitieuse et savante, centrée sur la restauration des grands monuments comme Versailles, Vincennes et les cathédrales, et une politique de l’action culturelle tendant notamment à la création de maisons de la culture, ces deux politiques n’ayant guère d’interrelations. Duhamel pensait que l’effort public en matière de patrimoine, qui demandait de gros moyens financiers, ne serait supportable durablement pour la collectivité nationale que si un certain nombre de monuments étaient en quelque sorte « recyclés » dans la vie sociale de notre temps, et notamment dans la culture vivante, en étant dotés d’une mission allant au-delà de la simple visite touristique. C’est dans cet esprit qu’il encouragea la relance des Chorégies dans le Théâtre antique d’Orange et qu’il apporta pour la première fois un concours financier de l’Etat au festival d’Avignon ; mais les exemples précités de Royaumont et d’Arc-et-Senans le conduisirent à souhaiter que des hauts-lieux du patrimoine monumental deviennent des centres de création intellectuelle et artistique à vocation d’excellence. Deux monuments appartenant à l’Etat lui donnèrent l’occasion de lancer des études en ce sens : la Chartreuse pontificale du Val-de-Bénédiction à Villeneuve-lez-Avignon et l’abbaye royale de Fontevraud, restituée par le ministère de la Justice qui en avait fait une prison.
C’est en 1973, avec le concours actif et imaginatif de la Caisse de Monuments Historiques (devenue depuis Centre des Monuments nationaux), que se créa, de manière discrète et quasi-informelle l’association des centres culturels de rencontre, avec les quatre monuments précités auxquels se joignirent un temps l’abbaye de Sénanque (Vaucluse), le Couvent royal de Saint-Maximin (Var), l’Ecomusée du Creusot, installé dans le château de la Verrerie et le Couvent des Prémontrés de Pont-à-Mousson. Ultérieurement, de nouveaux lieux furent reconnus comme centres culturels de rencontre ; ainsi la Corderie royale de Rochefort (Charente-Maritime), l’abbaye aux Dames de Saintes (Charente) et le château du Grand Jardin à Joinville (Haute-Marne).
On chercherait en vain un texte de loi ou même de décret officialisant cette création. Il faudra attendre 1992 pour qu’une charte définissant l’esprit et la mission de centres et réglant leurs relations avec le ministère de la Culture soit signée entre le ministre et le président de l’association, et 1997 pour qu’un décret institue une commission nationale, chargée de proposer au ministre l’attribution du label de centre culturel de rencontre, jusque là décerné par l’association elle-même.
La création de cette commission a été l’occasion d’une relance des centres, voulue par le ministère et accompagnée par nombre de départements et de régions qui ont compris que cette formule était un outil majeur pour l’aménagement culturel du territoire. Aujourd’hui, compte tenu du retrait ou de la suspension du label pour un certain nombre de centres qui, pour des raisons variées, n’ont pu réaliser leur projet culturel, on compte quinze centres culturels de rencontre. Parmi les nouveaux, on notera le domaine de Kergéhennec (Morbihan), spécialisé dans les arts plastiques, l’abbaye d’Ardenne (Calvados), siège de l’Institut « Mémoire de l’édition contemporaine, l’abbaye d’Ambronnay (Ain), centre de musique baroque comme le château de La Borie (Haute-Vienne), siège de l’Ensemble baroque de Limoges, le couvent de La Tourette (Rhône), le Fond Saint-Jacques (Martinique) et le Moulin d’Andé (Eure) spécialisé dans l’écriture cinématographique. Deux centres ont été « pris en considération » par la commission nationale, étape préparatoire parfois marquée avant l’attribution du label : c’est le cas du Quartier Henri IV du palais de Fontainebleau, siège de Pro Quartet (musique de chambre) et du Prieuré de La Voûte Chilhac (Haute-Loire) avec un projet de centre d’études du paysage. On compte encore une petite dizaine de projets en gestation. C’est dire que la formule reste attractive. Un centre musical situé au Québec, le domaine Forget, a expressément demandé à recevoir le label « à titre étranger », ce que le ministre, suivant
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l’avis de la commission, a admis sous la condition d’une convention avec un centre français (en l’espèce la Fondation Royaumont) ; il est question d’une attribution de même nature pour la Villa Ocampo (Argentine) et peut-être un jour, si la demande en est faite, pour l’abbaye de Neumunster dont les responsables ont étudié avec un soin particulier l’expérience française.
Les centres ont des activités très diverses, mais toutes tournées vers la création et l’activité artistique et intellectuelle de haut niveau, qu’il s’agisse de la littérature (abbaye d’Ardenne), des écritures du spectacle (Chartreuse), de la musique vocale et de la poésie (Royaumont), des cultures de la mer (Corderie royale) ou de la musique en général (y compris l’activité de recherche et de création, comme à Royaumont, à Saintes, à Ambronnay). Par définition, les centres culturels de rencontre ont une activité permanente, tout au long de l’année, et ont le plus souvent une fonction de résidence pour créateurs ou interprètes. Leur statut est très variable (fondation ou association, principalement) ; les monuments sont la propriété de l’Etat ( Chartreuse, Fontevraud, Fontainebleau, château de Ferney-Voltaire), ou d’une collectivité locale (abbaye d’Ardenne, Saline royale) ou d’une fondation (Royaumont, Moulin d’Andé) et leur financement est assuré de façon également très variable par l’Etat et les collectivités territoriales ainsi que par les ressources trouvées auprès de partenaires, notamment dans le cadre du mécénat d’entreprise, et par les recettes engendrées par les activités, ainsi que, le cas échéant, celles résultant du prêt de locaux pour des manifestations extérieures compatibles avec la vocation du lieu. Ce statut très particulier, cette diversité de régimes et de missions, cette souplesse aussi font l’originalité et la force des centres, dont on a pu dire qu’ils constituaient des « ports francs » de la culture – ce qui leur permet d’avoir des équipes très motivées, très stables, capables de mener un projet sur la longue durée. La force même de ces projets conduit les pouvoirs publics (Etat et collectivités territoriales) à dépasser les clivages politiques, à de rarissimes exceptions près.
Selon des modalités variables, d’autres pays européens ont aussi créé des centres de culture vivante dans des hauts-lieux du patrimoine : de l’Irlande à la Hongrie, et du Portugal à la Pologne et au Luxembourg (Neumunster), de l’Italie à la Belgique (le Grand Hornu) et à la Finlande, un réseau européen s’est ainsi constitué qui fait de ces centres une des armatures de l’Europe de la culture, illustrant à la fois sa prodigieuse diversité et son unité profonde.
Jacques Rigaud, le 24 juillet 2004.
Président de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon (CIRCA, Centre international de recherche, de création et d'animation)
Président du conseil scientifique de l’Institut P. WERNER
Ancien président de l’association nationale et de la Commission nationale des centres culturels de rencontre