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LES FORMES DE L'ORDINAIRE De la Syrie à la Bosnie en passant par Rochefort sur mer,mon propos est de travailler sur des espaces monumentaux.
Villes de Grèce avec un passé historique fort, Rochefort, ancienne ville militaire transformant ses énormes bâtiments en habitat ou en espaces culturels, Alep, antique cité de Syrie inscrite au patrimoine de l'humanité, la Chartreuse de Villeneuve, lieu d'enfermement religieux et intellectuel ou les villes de Bosnie martyrisées par les guerres, toutes me renvoient une charge émotionnelle forte.
J'ai besoin d'un temps d'adaptation pour absorber et accepter leur beauté, leur monumentalité ou bien la tragédie qui s'en dégage, besoin d'apprivoiser les lieux et que les lieux m'apprivoisent, besoin de transformer ces lieux extraordinaires en lieux ordinaires pour pouvoir y travailler.
Ce sont mes séjours en Bosnie qui m'ont fait prendre conscience de cette idée du passage des lieux de l'état d'extraordinaire à celui d'ordinaire. Devant ces façades d'immeubles criblés des traces des combats, dans ces rues entières réduites à l'état de ruines, le choc a été tel que je n'ai pu y travailler.
J'ai traversé des régions entières dévastées par les armées et j'ai été "distrait" de mon projet. J'avais toujours pris soins au cours de mes recherches photographiques d'éviter tous les lieux de conflit sachant que je n'aurais pas le recul nécessaire pour œuvrer dans la sérénité. J'ai dû m'habituer à la tragédie comme les habitants s'y sont habitués. Le temps transforme le regard, l'accoutumance gomme la démesure.
Ma photographie n’est pas un procédé pour rendre compte d'un état, mais une manière d'interroger le réel. Mes images ne sont pas la représentation d'une critique. Elles ne veulent pas narratives, elles s'espèrent neutres. Elles ne magnifient pas le lieu ni le dénigrent, elles veulent rendre compte de mon expérience du lieu.
C'est au nom de cette neutralité que ce travail est uniquement nocturne. La photographie de nuit permet des observations intenses et prolongées du monde, elle révèle des choses imperceptibles à l'œil nu comme autant de pauses photographiques relayant l'énergie et le caractère du lieu représenté. Elle gomme certains excès d'information, en révèle d'autres, mais nous épargne l'anecdote.
Alain Ceccaroli |